Le XIXe siècle, c’est le siècle de la machine à vapeur, du télégraphe, de Darwin et de Pasteur. Le siècle de la science triomphante. Et pourtant, c’est aussi celui où l’on fait tourner les tables dans les salons, où l’on fonde des ordres de mages et où des messieurs très sérieux se battent en duel pour une histoire d’envoûtement. Ce paradoxe a un nom : l’occultisme. Cet article est le point de départ de notre série ; chaque grande figure a ensuite son propre article.

D’où vient le mot « occultisme » ?

Le mot est jeune. On le rencontre pour la première fois en 1842, dans un dictionnaire de mots nouveaux dirigé par Jean-Baptiste Richard de Radonvilliers, mais avec un sens politique sans rapport avec la magie. Jean-Marie Ragon l’emploie en 1853, puis c’est Éliphas Lévi qui le popularise dans Dogme et rituel de la haute magie. En anglais, sa première occurrence connue date de 1875, sous la plume d’Helena Blavatsky.

Pour l’historien Wouter Hanegraaff, l’occultisme désigne les tentatives des ésotéristes pour « composer avec un monde désenchanté », c’est-à-dire un monde où la science a remplacé les anciennes explications religieuses. L’occultiste ne rejette pas la science : il veut l’étendre à l’invisible. D’où ces expressions typiques de l’époque, « science occulte », « magnétisme », « fluide », « lumière astrale ». Pour la différence entre les deux notions, voyez notre article l’occultisme est-il de l’ésotérisme ?

Les héritages du XVIIIe siècle

Rien ne naît de rien. Les occultistes du XIXe siècle héritent du siècle des Lumières et de ses marges : le magnétisme animal de Mesmer, les visions de Swedenborg, l’illuminisme de Martinès de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin, l’érudition étrange de Fabre d’Olivet. Sans oublier l’idée, lancée en 1781 par Court de Gébelin, que le tarot serait un livre égyptien.

1848 : les esprits frappent à la porte

Le premier grand coup de tonnerre vient d’Amérique. Le 31 mars 1848, dans le hameau de Hydesville, dans l’État de New York, deux fillettes, Kate et Maggie Fox, prétendent communiquer avec un esprit par des coups frappés. C’est le point de départ du spiritualisme moderne. En quelques années, la mode traverse l’Atlantique : en 1853, on fait tourner les tables dans toute l’Angleterre, en France et jusque chez Victor Hugo, exilé à Jersey. À Paris, un pédagogue lyonnais en tire une doctrine : Allan Kardec publie Le Livre des Esprits en 1857. Toute cette histoire est racontée dans notre article sur le spiritisme et les tables tournantes.

Éliphas Lévi, le père de l’occultisme français

Au même moment, un ancien séminariste parisien, Alphonse-Louis Constant, devenu Éliphas Lévi, publie Dogme et rituel de la haute magie (1854-1856). Il y présente la magie comme une science des forces invisibles, la relie à la Kabbale et au tarot, et dessine le célèbre Baphomet que vous voyez en haut de cette page. Presque tous les occultistes de la fin du siècle, en France comme en Angleterre, se réclameront de lui.

1875 : la théosophie regarde vers l’Orient

En 1875, à New York, une aristocrate russe, Helena Blavatsky, fonde avec Henry Steel Olcott la Société théosophique. Elle prétend recevoir l’enseignement de Maîtres cachés en Orient et fait entrer massivement le karma et la réincarnation dans l’ésotérisme occidental. Son influence est mondiale, mais elle provoque aussi des réactions : une partie des occultistes européens veut défendre une tradition proprement occidentale, chrétienne et kabbalistique.

La Belle Époque des mages parisiens

Dans les années 1880, Paris devient la capitale de l’occultisme. Autour de Saint-Yves d’Alveydre, de Papus et de Stanislas de Guaita, on voit naître des revues comme L’Initiation (1888), des librairies spécialisées et des ordres initiatiques : l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix (1888), l’Ordre martiniste (1891) et même une Église gnostique, fondée par Jules Doinel en 1890 (voyez la gnose moderne). Oswald Wirth y dessine son tarot kabbalistique en 1889.

Ce petit monde se dispute aussi beaucoup. Le conflit entre Guaita et l’abbé Boullan, avec ses accusations d’envoûtement, ses articles de presse et ses duels, est sans doute l’épisode le plus rocambolesque de l’époque : c’est la guerre des envoûtements.

De l’autre côté de la Manche : la Golden Dawn

En Angleterre, trois francs-maçons fondent en 1888 l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, la Golden Dawn. Son principal architecte, MacGregor Mathers, en fait une véritable école de magie cérémonielle, construite sur l’arbre des séfirot. Le poète W. B. Yeats, Arthur Edward Waite, Pamela Colman Smith et le jeune Aleister Crowley y passeront. C’est de ce milieu que sortira la kabbale des occultistes et une bonne partie de la magie moderne.

Ce qu’il en reste

Beaucoup de ces groupes se sont dispersés au tournant du XXe siècle, et la Première Guerre mondiale a refermé cette parenthèse : Papus meurt en 1916, après avoir servi comme médecin militaire. Mais leur héritage est immense. Le tarot ésotérique, la magie cérémonielle, la théosophie, l’anthroposophie, puis le New Age : une grande partie de la spiritualité alternative d’aujourd’hui puise dans ce XIXe siècle bouillonnant. Pour situer cette période dans la longue histoire, voyez les grandes périodes de l’ésotérisme et de l’occultisme.

✦ La série : le renouveau occultiste du XIXe siècle

Le point de départ : Le renouveau occultiste du XIXe siècle

Les esprits et les maîtres : Le spiritisme et les tables tournantes · Allan Kardec · Helena Blavatsky

L’école française : Éliphas Lévi · Saint-Yves d’Alveydre · Papus · Stanislas de Guaita · La guerre des envoûtements

L’école anglaise : La Golden Dawn · MacGregor Mathers

Sources

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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