Ouvrez un manuel de magie occidentale moderne, et vous tomberez presque à coup sûr sur un arbre des séfirot couvert de planètes, de couleurs, de dieux grecs et d’arcanes de tarot. C’est la « kabbale hermétique », que les auteurs anglais écrivent souvent Qabalah pour la distinguer de la Kabbale juive. Elle a une histoire précise, et elle commence en France.
Le terrain préparé par les kabbalistes chrétiens
Les occultistes du XIXe siècle ne lisent pas, pour la plupart, la Kabbale dans les textes hébreux. Ils y accèdent surtout par les auteurs de la kabbale chrétienne : Reuchlin, Kircher, Fludd et surtout la Kabbala Denudata latine de Knorr von Rosenroth (1677-1684). C’est donc déjà une Kabbale relue et christianisée qu’ils reçoivent.
Éliphas Lévi : la Kabbale comme clé universelle
Le grand tournant vient d’Éliphas Lévi (Alphonse-Louis Constant). Dans son Dogme et rituel de la haute magie (1854-1856), il présente la Kabbale comme la clé de toutes les traditions occultes. Surtout, il associe les 22 lettres de l’alphabet hébreu aux 22 arcanes majeurs du tarot, une idée qui aura une descendance énorme. Nous la détaillons dans l’article sur les lettres hébraïques et le tarot.
En France, ses héritiers, Papus et Stanislas de Guaita, fondent en 1888 l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix. Le mot « kabbalistique » est dans le nom : tout un programme.
Mathers et la Golden Dawn
En Angleterre, Samuel Liddell MacGregor Mathers publie en 1887 The Kabbalah Unveiled. Ce n’est pas une traduction de l’hébreu : c’est la traduction anglaise d’une petite partie de la Kabbala Denudata latine, à savoir trois textes du Zohar, avec une introduction de son cru. L’année suivante, en 1888, il fonde avec William Wynn Westcott et William Robert Woodman l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, la Golden Dawn.
Dans la Golden Dawn, l’arbre des séfirot devient l’ossature de tout le système. Les grades de l’ordre correspondent aux sefirot. Chaque sefirah reçoit une planète, une couleur, des noms divins et angéliques. Chacun des 22 chemins reçoit une lettre hébraïque, un arcane du tarot et un élément, une planète ou un signe du zodiaque. L’arbre devient une gigantesque table de correspondances.

Crowley et Dion Fortune
Ancien membre de la Golden Dawn, Aleister Crowley publie anonymement en 1909 777, un recueil de tables qui aligne, ligne après ligne, les sefirot et les chemins avec des dieux, des pierres, des plantes, des parfums et des animaux. C’est en quelque sorte l’annuaire de la Qabalah occultiste. Son propre tarot, le Tarot de Thoth, en est directement issu.
En 1935, l’occultiste britannique Dion Fortune publie The Mystical Qabalah, qui présente l’arbre comme une méthode de méditation et de développement psychologique. C’est ce livre, plus qu’aucun autre, qui a popularisé la Qabalah dans l’ésotérisme anglophone du XXe siècle.
Kabbale juive et Qabalah : quelles différences ?
On peut les résumer ainsi :
- Le cadre religieux : la Kabbale juive s’inscrit dans le judaïsme, l’étude de la Torah et l’observance des commandements. La Qabalah occultiste n’en dépend pas ;
- Les sources : la Qabalah mêle des éléments juifs, chrétiens, hermétiques, astrologiques, alchimiques et même égyptiens. Elle est syncrétique par principe ;
- Le but : dans la Kabbale juive, l’arbre décrit la vie divine ; dans la Qabalah, il sert surtout de carte pour la magie, la méditation ou la divination ;
- Le tarot : l’association des lettres hébraïques au tarot n’existe pas dans la Kabbale juive traditionnelle. C’est une création des occultistes.
Dire cela n’est pas un jugement de valeur. La Qabalah est un système à part entière, avec sa cohérence et une influence considérable sur l’ésotérisme moderne. Mais ce n’est pas une tradition millénaire transmise depuis Moïse, c’est une construction de la fin du XIXe siècle. Pour situer ce moment dans l’histoire de l’ésotérisme, voyez les grandes périodes de l’ésotérisme et de l’occultisme.
✦ La série : la Kabbale
Le point de départ : La Kabbale : histoire de la mystique juive, de la Provence aux occultistes
Les livres et les idées : Le Sefer Yetsirah · Le Zohar · L’arbre des séfirot · Isaac Luria et la kabbale de Safed
Hors du judaïsme : La kabbale chrétienne · La kabbale des occultistes · Les 22 lettres hébraïques et le tarot
Légende : Le golem
Sources
- Wikipedia, « Hermetic Qabalah » (origines, Lévi, Golden Dawn, différences avec la Kabbale juive).
- Wikipedia, « 777 and Other Qabalistic Writings of Aleister Crowley » (publication anonyme de 1909).
- Wikipedia, « Hermetic Order of the Golden Dawn » (fondation en 1888, fondateurs).
- Source Library, « The Kabbalah Unveiled » (traduction partielle de la Kabbala Denudata par Mathers, 1887).
- Dion Fortune, The Mystical Qabalah, Londres, Williams and Norgate, 1935 (copie numérisée).
- Éliphas Lévi, Dogme et rituel de la haute magie, Paris, Germer Baillière, 1854-1856.



