Les écoles gnostiques de l’Antiquité ont disparu depuis longtemps. Mais leurs idées n’ont jamais tout à fait quitté la scène. À la fin du XIXe siècle, en pleine effervescence occultiste, des Français décident carrément de refonder une Église gnostique. Et au XXe siècle, c’est un psychiatre suisse qui va faire de la gnose une clé de l’âme humaine. Voici l’histoire de ce retour.

Jules Doinel, l’archiviste devenu patriarche

Jules Doinel naît le 8 décembre 1842 à Moulins, dans l’Allier. Archiviste à Orléans et franc-maçon, il se passionne pour les anciens gnostiques. En 1888-1889, il dit vivre des expériences spirituelles : selon les récits, une vision de Jésus, puis une consécration « spirituelle » reçue au cours d’une séance ou en rêve. Il ne s’agit pas d’une ordination dans une succession apostolique reconnue.

En 1890, il proclame « l’ère de la gnose restaurée », et l’Église gnostique est officiellement fondée à Paris à l’automne de la même année. Doinel prend le nom de Valentin II, en hommage au grand maître gnostique Valentin. Il nomme des évêques, ainsi qu’une femme portant le titre de « sophia », clin d’œil à la Sophia du mythe gnostique.

Papus évêque, et l’ombre de Léo Taxil

Parmi les évêques consacrés par Doinel figurent des figures majeures de l’occultisme parisien : Papus, fondateur de l’Ordre martiniste, devenu évêque de Toulouse sous le nom de Tau Vincent, et Paul Sédir. Le poète Léonce Fabre des Essarts devient évêque de Bordeaux.

Puis vient le coup de théâtre. Vers 1894-1895, Doinel quitte son Église et se convertit au catholicisme. Pire : il collabore avec Léo Taxil, auteur d’une gigantesque mystification antimaçonnique. Sous le pseudonyme de Jean Kostka, il publie un livre contre la franc-maçonnerie, Lucifer démasqué. En 1897, Taxil révèle publiquement que toute son affaire était un canular. Doinel, lui, finit par revenir vers l’Église gnostique vers 1900, où il est réintégré comme évêque. Il meurt en mars 1903.

L’Église gnostique lui survit, mais se divise. En 1908, Jean Bricaud, évêque de Lyon, fonde une branche dissidente qui deviendra l’Église gnostique universelle, liée à l’Ordre martiniste de Papus. Plusieurs Églises gnostiques actuelles se réclament encore de cette filiation française.

Jung et les Sept sermons aux morts

Changement de décor. À partir de novembre 1913, le psychiatre suisse Carl Gustav Jung traverse ce qu’il appellera sa « confrontation avec l’inconscient ». Il consigne ses visions dans un grand volume calligraphié et illustré, le Livre rouge, qui ne sera publié qu’en 2009, près de cinquante ans après sa mort.

En 1916, il fait imprimer à titre privé un court texte, les Septem Sermones ad Mortuos, ou Sept sermons aux morts, qu’il n’offre qu’à quelques proches. Il ne le signe pas de son nom : il l’attribue à « Basilide d’Alexandrie », le maître gnostique du IIe siècle. On y voit apparaître Abraxas, décrit comme « un Dieu au-dessus de Dieu », qui unit la vie et la mort, le bien et le mal.

Photographie de Carl Gustav Jung en 1910, en buste, portant des lunettes et une moustache
Carl Gustav Jung vers 1910, photographe inconnu. Library of Congress, via Wikimedia Commons (domaine public).

Pour Jung, les gnostiques avaient, à leur manière, exploré l’inconscient : leurs mythes de lumière captive et de connaissance libératrice parlaient selon lui de processus psychiques. L’intérêt était si connu qu’en 1951, l’Institut C. G. Jung de Zurich acquit un des codex de Nag Hammadi pour le lui offrir : c’est le fameux « codex Jung ». Jung n’est pas pour autant un historien de la gnose : il en propose une lecture psychologique, qui en dit souvent autant sur lui que sur les gnostiques.

Hans Jonas et la gnose comme miroir de la modernité

Du côté des philosophes, Hans Jonas, élève de Heidegger, publie en 1934 le premier volume de Gnosis und spätantiker Geist, puis en 1958 The Gnostic Religion (traduit en français sous le titre La Religion gnostique). Il y voit dans la gnose antique une expérience de l’étrangeté au monde, qu’il rapproche de l’existentialisme moderne. Ses analyses ont beaucoup marqué le XXe siècle, même si les découvertes de Nag Hammadi ont depuis nuancé le portrait d’une gnose uniformément pessimiste.

Et aujourd’hui ?

Le mot « gnose » s’emploie désormais très largement dans l’ésotérisme pour désigner toute connaissance spirituelle qui transforme. On retrouve aussi des thèmes gnostiques dans la culture populaire : un monde illusoire, un créateur trompeur, une vérité cachée à découvrir. Beaucoup de commentateurs ont ainsi lu Matrix comme une fable gnostique. Ces rapprochements sont parlants, mais il faut garder en tête qu’ils relèvent de l’interprétation : ils ne prolongent pas une tradition continue depuis l’Antiquité. Entre les gnostiques du IIe siècle et Valentin II, il y a seize siècles de silence.

Sources

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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