Il y a des personnages dont on connaît chaque année de la vie. Et puis il y a Martinès de Pasqually. Date de naissance ? Incertaine. Lieu de naissance ? Inconnu. Nationalité ? Débattue. Portrait ? Je n’en ai trouvé aucun d’authentique. Et pourtant, ce personnage insaisissable est à l’origine d’une des grandes traditions de l’ésotérisme occidental : le martinisme.

Sceau de Martinès de Pasqually, fondateur de l'ordre des Élus Coëns
Le sceau de Martinès de Pasqually. Domaine public, via Wikimedia.

Biographie : un homme sans visage

On situe généralement sa naissance vers 1727, avec un point d’interrogation. Ses origines font débat : certains auteurs en ont fait un juif espagnol, tandis que le philosophe portugais Sampaio Bruno (1857-1915) le pensait plutôt d’origine portugaise, en comparant sa théurgie à l’hermétisme portugais. Je ne sais pas laquelle de ces hypothèses est la bonne, et personne n’a de preuve décisive.

Ce qu’on sait, c’est qu’il apparaît dans la franc-maçonnerie française en 1754, quand il fonde à Montpellier un chapitre de « Juges écossais ». En 1761, il rejoint la loge La Française de Bordeaux et y installe un temple Coën. Il vit ensuite à Avignon jusqu’en 1766, puis part pour Paris. En 1767, il crée un « Tribunal souverain » pour diriger l’ensemble de son ordre, l’Ordre des Chevaliers maçons Élus Coëns de l’Univers. Selon les sources, on date la fondation de l’ordre de 1761 ou de 1767.

Il forme deux disciples qui vont devenir des géants : Louis-Claude de Saint-Martin, qui devient son secrétaire, et le Lyonnais Jean-Baptiste Willermoz, qu’il admet dans l’ordre en 1767 à Versailles.

En 1772, Pasqually s’embarque pour Saint-Domingue afin de toucher un héritage. Il y meurt en 1774, sans être jamais revenu. L’ordre lui survit difficilement : ses successeurs, Caignet de Lestère puis Sébastien de Las Casas, voient les temples se vider, et en 1781 Las Casas ordonne la fermeture des huit temples restants. Certains membres continuent pourtant à pratiquer en privé, et l’ordre sera « réveillé » au XXe siècle, notamment par Robert Ambelain en 1943.

Son influence sur l’ésotérisme

Les Élus Coëns sont considérés comme la première branche du martinisme. Leur structure se superpose à la maçonnerie classique : après les trois grades symboliques viennent un grade de « maître parfait élu », puis les grades Coëns (apprenti, compagnon, maître, grand maître architecte), et enfin des grades supérieurs, de Chevalier d’Orient jusqu’à la consécration finale de Rose-Croix.

Mais la vraie influence de Pasqually passe par ses disciples. Saint-Martin développera une mystique intérieure à partir de son enseignement, et Willermoz en intégrera la doctrine dans le Rite écossais rectifié. Au XIXe siècle, Papus fondera l’Ordre martiniste en se réclamant de cet héritage. Autrement dit, un homme dont on ne connaît même pas le visage a façonné deux siècles d’ésotérisme maçonnique.

Un concept à retenir : la réintégration des êtres

Le cœur de la pensée de Pasqually se trouve dans son Traité de la réintégration des êtres. En résumé :

  • Dieu, l’Unité première, émane des êtres de sa propre nature ;
  • Lucifer veut exercer son propre pouvoir créateur, chute, et entraîne ses partisans dans une prison désignée par Dieu ;
  • Dieu envoie alors un homme androgyne, doté de pouvoirs glorieux, pour contenir les rebelles et travailler à leur réconciliation ;
  • mais Adam chute à son tour dans cette prison : il devient matériel et mortel ;
  • l’homme doit donc travailler à se sauver lui-même et à sauver la création originelle. C’est la réintégration.

Et comment on se réintègre ? Par la perfection intérieure avec l’aide du Christ, mais aussi par la théurgie : des opérations rituelles réservées aux initiés des hauts grades, destinées à entrer en contact avec des entités angéliques. Le signe que l’opérateur est sur la bonne voie, ce sont les « passes » : des manifestations, le plus souvent sous forme de caractères ou de hiéroglyphes, des esprits invoqués.

Cette idée d’un homme déchu qui doit retrouver son état originel est devenue l’un des grands mythes fondateurs de l’ésotérisme maçonnique. On la retrouve, transformée, chez tous ses héritiers.

✒️ D’autres grandes figures de l’ésotérisme

Sources