Imaginez un salon du Second Empire. Quelques personnes en redingote et en crinoline posent les mains sur un guéridon. On attend. Soudain, la table craque, se soulève, frappe le sol. Un coup pour oui, deux pour non. Et l’on demande des nouvelles de l’au-delà. Dans les années 1850, cette scène se joue dans des milliers de foyers, de Londres à Paris. Comment tout cela a-t-il commencé ? Par deux fillettes, une maison de bois et quelques coups mystérieux.
Hydesville, 31 mars 1848
Dans le hameau de Hydesville, dans l’État de New York, la famille Fox entend depuis des jours des coups inexpliqués dans sa maison. Le soir du 31 mars 1848, les deux plus jeunes filles, Kate (environ 11 ans) et Maggie (environ 14 ans), affirment qu’elles peuvent dialoguer avec l’esprit responsable : il répond à leurs questions par des coups frappés. Les voisins accourent, la rumeur se répand.
Leur sœur aînée, Leah, comprend vite le potentiel de l’affaire. Le 14 novembre 1849, les sœurs Fox donnent leur première démonstration publique payante au Corinthian Hall de Rochester. Le spiritualisme moderne est né : l’idée que l’on peut communiquer avec les morts par l’intermédiaire de médiums.
Les sceptiques ne tardent pas. Dès 1851, des médecins de l’université de Buffalo concluent que les bruits viennent du craquement des articulations. Mais rien n’arrête le mouvement, qui gagne tous les États-Unis.
1853 : l’Europe fait tourner les tables
En 1852, des médiums américaines arrivent en Angleterre. En un an, la mode explose : on organise des goûters « thé et tables tournantes » dans tout le pays. Le phénomène gagne la Suisse, l’Allemagne et la France. La table n’a même plus besoin de frapper : elle tourne, elle se soulève, elle « répond ».
Le grand physicien Michael Faraday s’en mêle. Le 30 juin 1853, il publie dans le Times les résultats de ses expériences : selon lui, la table est poussée par des contractions musculaires involontaires et inconscientes des participants. Ni électricité, ni magnétisme, ni esprits. En Suisse, le comte Agénor de Gasparin, lui, rapporte des mouvements de tables lourdes qu’il juge inexplicables, et publie ses observations en 1854. Le débat est lancé, et il ne s’est jamais vraiment refermé.

Victor Hugo et les tables de Jersey
Le plus illustre des « tourneurs de tables » français est Victor Hugo. Exilé à Jersey par Napoléon III, il reçoit le 11 septembre 1853 la visite de la poétesse Delphine de Girardin, qui initie la famille à la pratique. Lors de l’une des premières séances, la table semble transmettre un message de Léopoldine, la fille de Hugo morte noyée dix ans plus tôt. L’émotion est immense.
Pendant plus de deux ans, jusqu’au 8 octobre 1855, la famille Hugo multiplie les séances, presque quotidiennes. Près d’une centaine d’« esprits » se manifestent : Shakespeare, Dante, Molière, Racine, Chateaubriand, et même des entités comme « l’Ombre du Sépulcre » ou « la Mort ». Les comptes rendus ont été publiés sous le titre Le Livre des Tables. Que l’on y voie des messages de l’au-delà ou l’inconscient poétique d’une famille d’écrivains, ces textes restent fascinants.
Du jeu de salon à la doctrine : Allan Kardec
En France, un pédagogue lyonnais, Hippolyte Rivail, assiste en 1855 à des séances de tables tournantes. Il pose des centaines de questions aux esprits par l’intermédiaire de médiums et en tire, en 1857, Le Livre des Esprits, signé Allan Kardec. C’est la naissance du spiritisme, mot qu’il invente pour distinguer sa doctrine, fondée notamment sur la réincarnation, du « spiritualisme » anglo-saxon.
1888 : les aveux de Maggie Fox
Quarante ans après Hydesville, coup de théâtre. Le 21 octobre 1888, à l’Academy of Music de New York, devant environ 2 000 personnes, Maggie Fox déclare que tout était une supercherie et montre comment elle produisait les coups en faisant craquer les articulations de ses orteils. Un an plus tard, le 20 novembre 1889, elle se rétracte dans une interview au New York Press. Les deux sœurs meurent peu après, Kate en 1892 et Maggie en 1893.
Le spiritisme, lui, a survécu à ses fondatrices. Il a donné naissance à des Églises spiritualistes dans le monde anglophone et à un vaste mouvement au Brésil, héritier de Kardec. Et il a profondément marqué l’occultisme : beaucoup de mages de la fin du siècle, comme Éliphas Lévi ou Helena Blavatsky, s’y sont intéressés avant de s’en démarquer. Pour replacer tout cela dans son époque, voyez le renouveau occultiste du XIXe siècle. Et pour l’ancêtre de ces « fluides » mystérieux, voyez Mesmer et le magnétisme animal.
✦ La série : le renouveau occultiste du XIXe siècle
Le point de départ : Le renouveau occultiste du XIXe siècle
Les esprits et les maîtres : Le spiritisme et les tables tournantes · Allan Kardec · Helena Blavatsky
L’école française : Éliphas Lévi · Saint-Yves d’Alveydre · Papus · Stanislas de Guaita · La guerre des envoûtements
L’école anglaise : La Golden Dawn · MacGregor Mathers
Sources
- Wikipedia, « Fox sisters » (Hydesville, Rochester 1849, Buffalo 1851, aveux du 21 octobre 1888, rétractation de 1889, décès), consulté en novembre 2026.
- Society for Psychical Research, Psi Encyclopedia, « Table-turning » (arrivée en Angleterre en 1852, mode de 1853, Faraday, Gasparin) et « Fox Sisters ».
- Stéphane Massonet, « L’entrée des médiums : Hugo & l’écriture des Tables », Acta fabula, vol. 15, n° 9, novembre 2014 (compte rendu de Victor Hugo, Le Livre des Tables, éd. Patrice Boivin, Gallimard, 2014).
- Wikipedia, « Allan Kardec ».



