Parmi les grandes figures de l’occultisme français, il y en a une que l’on cite moins souvent, mais qui a beaucoup influencé les autres : Alexandre Saint-Yves d’Alveydre. Papus s’en réclamait et a repris plusieurs de ses idées. On lui doit une théorie politique, la « synarchie », et un mythe promis à une longue carrière : l’Agartha, un royaume caché sous la terre où vivraient les gardiens de la sagesse universelle. Rien que ça.
Un marquis venu de nulle part
Joseph-Alexandre Saint-Yves naît à Paris le 26 mars 1842. Il s’imprègne très tôt des œuvres d’Antoine Fabre d’Olivet, l’érudit qui prétendait retrouver le sens caché de l’hébreu de la Bible et de l’histoire de l’humanité. Toute son œuvre sera une adaptation et un prolongement de ces idées.
Sa vie change en 1877, quand il épouse une riche aristocrate, la comtesse Marie de Riznitch-Keller. Le mariage lui assure l’indépendance financière, et en 1880 il obtient du gouvernement de la république de Saint-Marin le titre de marquis d’Alveydre. Il peut désormais se consacrer entièrement à ses écrits.
Les « Missions » et la synarchie
Au début des années 1880, Saint-Yves publie une série de livres qu’il appelle des « Missions » : la Mission des Souverains et la Mission des Ouvriers (1882), puis la Mission des Juifs (1884). Il y développe une idée politique qu’il nomme la synarchie, par opposition à l’anarchie.
Le principe : au lieu de se combattre, les classes sociales devraient coopérer, organisées en conseils, sous l’autorité d’une instance spirituelle supérieure. Une sorte de gouvernement de la société par les sages, inspiré d’un âge d’or que Saint-Yves imaginait dans l’Antiquité. On est loin du programme électoral classique.
1886 : l’Agartha et le livre détruit
C’est là que l’histoire devient vraiment étrange. En 1885, Saint-Yves raconte avoir reçu la visite d’initiés venus d’Orient, dont un mystérieux « prince Hardjij Scharipf ». Ils lui auraient révélé l’existence de l’Agartha, un royaume souterrain et secret, gouverné par une hiérarchie de sages qui conserveraient la connaissance de toutes les traditions.
Il en fait le sujet de la Mission de l’Inde en Europe, imprimée en 1886. Puis, coup de théâtre, il détruit presque tous les exemplaires, n’en gardant que deux. Pourquoi ? Les explications varient, et l’on ne connaît pas avec certitude ses motivations. Le livre sera réédité après sa mort et deviendra une référence de l’occultisme.

L’Agartha a connu une postérité spectaculaire. Elle a été reprise, sous des formes diverses, par d’autres auteurs ésotériques et associée aux théories de la « Terre creuse ». Il faut le dire clairement : aucun élément historique ou géographique ne vient confirmer l’existence de ce royaume, ni celle du prince Hardjij Scharipf. L’Agartha appartient à l’histoire des idées et des mythes, pas à celle de la géographie.
L’Archéomètre
Ses dernières années sont consacrées à un projet ambitieux : l’Archéomètre, un grand diagramme circulaire en couleurs censé révéler les correspondances entre les lettres, les nombres, les couleurs, les notes de musique et les astres. Une sorte de clé universelle, dans l’esprit de la doctrine des correspondances. Saint-Yves meurt à Pau le 5 février 1909, sans l’avoir achevé. C’est Papus qui le rassemble et le publie en 1910. L’ouvrage marquera notamment le jeune René Guénon.
Une influence ambiguë
Dans le monde ésotérique, Saint-Yves a nourri Papus et l’école française, puis Guénon. Mais son idée de synarchie a eu aussi une vie politique inattendue : elle a inspiré certains groupes de droite en France et des mouvements synarchistes au Mexique. Au XXe siècle, le mot « synarchie » est même devenu un thème des théories du complot, qui imaginaient une société secrète tirant les ficelles du pouvoir. Une destinée bien éloignée des rêveries d’harmonie sociale de son inventeur.
Pour replacer Saint-Yves parmi ses contemporains, voyez le renouveau occultiste du XIXe siècle.
✦ La série : le renouveau occultiste du XIXe siècle
Le point de départ : Le renouveau occultiste du XIXe siècle
Les esprits et les maîtres : Le spiritisme et les tables tournantes · Allan Kardec · Helena Blavatsky
L’école française : Éliphas Lévi · Saint-Yves d’Alveydre · Papus · Stanislas de Guaita · La guerre des envoûtements
L’école anglaise : La Golden Dawn · MacGregor Mathers
Sources
- Wikipedia, « Alexandre Saint-Yves d’Alveydre » (naissance et mort, Fabre d’Olivet, mariage de 1877, titre de Saint-Marin en 1880, les Missions, Hardjij Scharipf, Agartha, synarchie, Archéomètre publié par Papus en 1910, influence sur Guénon et sur les mouvements synarchistes), consulté en novembre 2026.
- Wikipedia, « Agartha ».
- Encyclopædia Universalis, « Archéomètre ».



