On imagine souvent l’ésotérisme comme un savoir secret, immobile, transmis tel quel depuis la nuit des temps. La réalité historique est bien plus intéressante : l’ésotérisme occidental a une histoire, avec ses grandes périodes, ses ruptures, ses modes… et ses auteurs vedettes. Cet article te donne la carte complète, de l’Antiquité au New Age, avec toutes les grandes figures présentées sur Mysteria.

Pour les bases, commence par qu’est-ce que l’ésotérisme et par la différence entre ésotérisme et occultisme.

Ésotérisme et occultisme : de quoi parle-t-on ?

Le mot vient du grec esôterikos, « de l’intérieur ». Mais le nom « ésotérisme » est récent : il apparaît en français en 1828, chez l’historien Jacques Matter, et c’est Éliphas Lévi qui le popularise dans les années 1850. Lévi introduit aussi le mot « occultisme », qui désigne surtout le grand mouvement magique et initiatique du XIXe siècle.

Pour les historiens, l’ésotérisme occidental n’est pas une doctrine unique, mais une famille de courants. En 1992, le chercheur français Antoine Faivre lui a reconnu six traits caractéristiques : l’idée de correspondances entre toutes les parties de l’univers, une nature vivante, le rôle de l’imagination et des intermédiaires (anges, esprits, symboles), l’expérience d’une transmutation intérieure, et deux traits secondaires : la recherche d’une concordance entre traditions et l’importance de la transmission de maître à disciple.

Planche d'Éliphas Lévi interprétant la Table isiaque, tirée de l'Histoire de la magie
La « clef » d’Éliphas Lévi pour la Table isiaque, Histoire de la magie (1859-1860).

Les grandes périodes de l’ésotérisme occidental

1. L’Antiquité tardive : la naissance de l’hermétisme (IIe-IVe siècle)

Tout commence dans l’Égypte romaine. Aux IIe et IIIe siècles apparaissent des textes attribués à un sage mythique, Hermès Trismégiste : le Corpus Hermeticum et l’Asclépius. Ils racontent comment l’âme peut remonter vers le divin par la connaissance. À la même époque fleurissent la gnose, pour qui l’étincelle divine est prisonnière de la matière, et le néoplatonisme de Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus, dont certains pratiquent la théurgie, une magie rituelle tournée vers les dieux.

Pour en savoir plus sur ces racines, lis l’histoire de l’ésotérisme.

2. Le Moyen Âge : alchimie, Kabbale et grimoires

Après la chute de Rome, une grande partie de ce savoir est conservée et enrichie dans le monde arabe. L’alchimie revient en Europe occidentale par l’Espagne, la Sicile et l’Italie du Sud, grâce aux traductions et aux contacts entre chrétiens, juifs et musulmans. Au XIIe siècle, la Kabbale juive se développe en Espagne et dans le sud de l’Italie. Et circulent les premiers grimoires, ces manuels de magie souvent marqués par la Kabbale.

3. La Renaissance : le grand retour d’Hermès (XVe-XVIe siècle)

À Florence, à partir de 1462, Marsile Ficin interrompt sa traduction de Platon pour traduire le Corpus Hermeticum en latin. C’est un séisme : Hermès passe pour un sage contemporain de Moïse, et toute l’Europe savante se passionne pour cette « sagesse des Anciens ». En 1486, Pic de la Mirandole propose 900 thèses pour un débat public et lance la Kabbale chrétienne, que Johannes Reuchlin prolonge.

Le siècle suivant voit paraître la Philosophie occulte d’Agrippa (1531-1533), véritable encyclopédie de la magie, et surgir Paracelse, qui met l’alchimie au service de la médecine. C’est aussi l’âge d’or des grands manuscrits alchimiques, comme le Splendor Solis, et des philosophes audacieux comme Giordano Bruno.

4. Le XVIIe siècle : Rose-Croix et théosophie chrétienne

Entre 1614 et 1616 paraissent en Allemagne trois manifestes annonçant l’existence d’une mystérieuse fraternité, la Rose-Croix. Elle n’a probablement jamais existé sous cette forme : ces textes sont sans doute une création littéraire du théologien Johann Valentin Andreae. Mais le mythe va traverser les siècles. Au même moment, le cordonnier mystique Jakob Böhme donne naissance à la théosophie chrétienne, une méditation visionnaire sur Dieu, la nature et l’homme.

C’est aussi l’époque où la franc-maçonnerie se transforme, en Écosse puis en Angleterre, en confrérie initiatique. Elle deviendra au siècle suivant le grand laboratoire de l’ésotérisme.

5. Le XVIIIe siècle : Lumières et illuminisme

Le siècle des Lumières range l’ésotérisme du côté de la « superstition ». Paradoxe : c’est aussi un siècle extraordinairement riche pour lui. Le savant suédois Emanuel Swedenborg décrit ses visions du Ciel et de l’Enfer. En France, Martinès de Pasqually fonde les Élus Coëns, dont sortiront Louis-Claude de Saint-Martin, le Philosophe inconnu, et Jean-Baptiste Willermoz, l’architecte du Rite écossais rectifié.

Les salons se passionnent pour le magnétisme animal de Franz Anton Mesmer, et les aventuriers mystérieux font sensation : le comte de Saint-Germain et Cagliostro, le mage de la maçonnerie égyptienne. À la charnière du siècle suivant, Antoine Fabre d’Olivet cherche le sens caché de l’hébreu de la Genèse.

6. Le XIXe siècle : l’âge de l’occultisme

Le XIXe siècle est le grand siècle de l’occultisme. Dans les années 1840, le spiritualisme naît aux États-Unis, et Allan Kardec en tire en France le spiritisme, avec Le Livre des Esprits en 1857. Dans les années 1850, Éliphas Lévi publie Dogme et rituel de la haute magie et devient le maître à penser de toute une génération.

Tout s’accélère à la fin du siècle. En 1875, Helena Blavatsky fonde à New York la Société théosophique. En 1887-1888 naît à Londres l’Ordre hermétique de la Golden Dawn, dont MacGregor Mathers conçoit les rituels. À Paris, en 1888, Stanislas de Guaita lance l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, et Papus fonde la revue L’Initiation, puis l’Ordre martiniste en 1891. C’est aussi le moment où le tarot devient un outil ésotérique, avec le tarot d’Oswald Wirth en 1889 (voir l’histoire du tarot).

7. Le XXe siècle : de Crowley au New Age

Héritier de la Golden Dawn, Aleister Crowley (1875-1947) proclame sa propre religion, Thélema, et conçoit avec Frieda Harris le tarot Thoth. À l’opposé, le Français René Guénon (1886-1951) défend une « Tradition primordiale » et rejette le monde moderne. Puis la contre-culture des années 1960-1970 donne naissance au New Age, qui puise largement dans la théosophie.

Dernière nouveauté, et pas des moindres : l’ésotérisme devient un objet d’étude universitaire. Une chaire lui est consacrée à l’École pratique des hautes études dès 1965, chaire qu’Antoine Faivre occupe à partir de 1979. L’historien néerlandais Wouter Hanegraaff le décrit avec humour comme la « poubelle des savoirs rejetés » par l’université… qu’il s’agit justement d’étudier sérieusement.

Comment un auteur peut-il marquer toute la littérature ésotérique ?

Quand on parcourt ces biographies, une question revient : pourquoi certains auteurs ont-ils une influence aussi démesurée ? En regardant leurs trajectoires, on retrouve toujours les mêmes mécanismes.

Être traduit et imprimé

Un texte n’a d’influence que s’il circule. Le Corpus Hermeticum dormait dans un manuscrit grec avant que Ficin ne le traduise en latin. Paracelse ne publie qu’un seul grand traité de son vivant : c’est l’édition complète de Johannes Huser, en 1589-1591, qui le rend incontournable. Et Éliphas Lévi conquiert le monde anglophone grâce aux traductions d’Arthur Edward Waite, à partir de 1896.

Faire la synthèse

Les auteurs les plus influents ne sont pas toujours les plus originaux, mais ceux qui rassemblent. Lévi puise chez Swedenborg, Saint-Martin, Mesmer et Wroński, et en tire un système clair et séduisant. Blavatsky mêle hermétisme, Kabbale, hindouisme et bouddhisme dans une vaste synthèse. Une bonne synthèse devient un point d’entrée, et donc une référence pour les générations suivantes.

Fonder un ordre ou une lignée

Un livre peut être oublié, une organisation se perpétue. Martinès de Pasqually a très peu publié, mais ses disciples Saint-Martin et Willermoz ont transmis son enseignement. Willermoz l’a intégré au Rite écossais rectifié, toujours pratiqué. Papus, un siècle plus tard, revendique cette filiation pour fonder l’Ordre martiniste. La transmission de maître à disciple est d’ailleurs l’un des traits de l’ésotérisme relevés par Antoine Faivre.

Vulgariser

Écrire simple, pour un large public, est un formidable levier. Papus n’était pas un grand historien, mais ses traités accessibles et sa revue L’Initiation, publiée de 1888 à 1914, ont fait entrer l’occultisme dans des milliers de foyers. Kardec, de son côté, a donné au spiritisme une forme méthodique et des livres faciles à diffuser.

Devenir une légende

Dernier mécanisme, et pas le moindre : la légende. Après sa mort, Paracelse se voit attribuer de nombreux écrits qui ne sont pas de lui. Le comte de Saint-Germain, mort en 1784, devient un siècle plus tard un « Maître » de la théosophie. Cagliostro, lui, voit son personnage romanesque éclipser l’homme réel. Ironie de l’histoire : chez beaucoup de ces auteurs, l’influence la plus forte commence après leur mort, quand d’autres s’emparent de leur nom.

Toutes les grandes figures, par ordre chronologique

✒️ Les biographies

Sources

  • « Western esotericism », Wikipedia, en.wikipedia.org.
  • « Corpus Hermeticum », Wikipedia, en.wikipedia.org.
  • « Heinrich Cornelius Agrippa », Wikipedia, en.wikipedia.org.
  • « Hermetic Order of the Golden Dawn », Wikipedia, en.wikipedia.org.
  • « Paracelse », Dictionnaire historique de la Suisse, hls-dhs-dss.ch.
  • « Lévi Alphonse Louis Constant dit Éliphas (1810-1875) », Encyclopædia Universalis, universalis.fr.
  • « Papus (Gérard Encausse, dit) », Encyclopædia Universalis, universalis.fr.
  • Antoine Faivre, L’Ésotérisme, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1992.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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