Imaginez un monde où le Dieu véritable serait caché, très loin, au-delà de tout. Où l’univers que nous habitons aurait été fabriqué par une divinité inférieure, maladroite, voire ignorante. Et où une parcelle de lumière divine dormirait en vous, prisonnière de la matière, attendant d’être réveillée par une connaissance. Bienvenue chez les gnostiques.

La gnose ne figure pas parmi les six critères d’Antoine Faivre, mais elle en croise plusieurs, et le mot est partout dans la littérature ésotérique. Raison de plus pour savoir de quoi on parle.

Page manuscrite en copte du codex II de Nag Hammadi
Une page du codex II de Nag Hammadi, copié au milieu du IVe siècle et conservé au Musée copte du Caire.

« Gnose » : une connaissance qui se vit

En grec, gnôsis veut dire « connaissance ». Mais pas n’importe laquelle : le mot désigne souvent une connaissance personnelle et vécue, par opposition au savoir purement intellectuel. Pour les gnostiques, c’est cette connaissance, et non le repentir ou l’obéissance, qui apporte le salut.

Petite surprise : le mot « gnosticisme » n’existe dans aucune source antique. Il a été forgé au XVIIe siècle par le philosophe anglais Henry More. Dans l’Antiquité, c’est l’évêque Irénée de Lyon, vers 185, qui parle de l’école de Valentin comme de « l’hérésie dite gnostique ».

Le grand récit gnostique

Il n’y a pas « une » doctrine gnostique, mais de nombreux systèmes. On peut toutefois dégager un scénario récurrent :

  • Le Dieu caché. Au sommet, une divinité suprême, inconnaissable : la Monade.
  • Le Plérôme. De la Monade émanent des êtres divins, les éons, souvent groupés par couples masculin-féminin. Ensemble, ils forment le Plérôme, la « plénitude » divine, royaume de lumière.
  • La chute de Sophia. Le dernier éon, Sophia (la Sagesse), produit sans autorisation une émanation : c’est l’origine du démiurge.
  • Le démiurge. Ce créateur imparfait, souvent appelé Yaldabaoth (ou Saklas, Samaël), fabrique le monde matériel et emprisonne des éléments divins dans les corps humains.
  • Le salut. Ces éléments divins, latents en l’homme, peuvent être libérés par la gnose, la connaissance de son origine véritable.

Vous remarquerez que Sophia est parfois identifiée à l’âme du monde, et que le démiurge reprend un personnage du Timée de Platon. Mais chez Platon, le démiurge est bon ; chez beaucoup de gnostiques, il devient le geôlier de l’âme.

Les grandes écoles

  • Les séthiens, qui se réclament de Seth, troisième fils d’Adam et Ève. Leur texte majeur est l’Apocryphon de Jean. C’est l’un des principaux courants des IIe et IIIe siècles.
  • Les valentiniens, disciples de Valentin (vers 100 – vers 180), qui fut candidat à l’épiscopat de Rome. Leur école s’est répandue en Afrique du Nord, en Égypte, en Asie Mineure et en Syrie.
  • Les basilidiens, disciples de Basilide d’Alexandrie, au IIe siècle, présents en Égypte au moins jusqu’à la fin du IVe siècle.

Pendant des siècles, on ne les a connus que par leurs adversaires, les hérésiologues chrétiens comme Irénée de Lyon ou Hippolyte de Rome, dont les écrits sont évidemment partiaux. Jusqu’à une découverte spectaculaire.

1945 : les manuscrits de Nag Hammadi

En 1945, en Haute-Égypte, des paysans qui creusent pour récupérer de la terre fertile au pied de la falaise du Jabal al-Tarif, en face de Nag Hammadi, auraient trouvé une jarre contenant des livres anciens. Ce sont douze volumes de papyrus, plus des fragments d’un treizième, réunissant 52 textes. Ils sont écrits en copte, mais les originaux ont probablement été composés en grec. Les copies datent du milieu du IVe siècle ; les œuvres elles-mêmes remontent aux trois premiers siècles de notre ère.

On y trouve l’Évangile selon Thomas, un recueil de paroles attribuées à Jésus, l’Apocryphon de Jean, d’autres évangiles, des apocalypses, des dialogues de révélation… et même une version copte d’un extrait de la République de Platon, retravaillée avec des notions gnostiques. Ces manuscrits sont aujourd’hui conservés au Musée copte du Caire. Pour la première fois, les gnostiques pouvaient parler avec leurs propres mots.

Gnose ou gnosticisme ? Le débat des savants

Si vous lisez des livres sur le sujet, vous verrez les deux mots. Ils ne sont pas tout à fait synonymes :

  • En 1966, le colloque international de Messine, en Italie, organisé par Ugo Bianchi, s’est penché sur les origines du gnosticisme et a proposé de distinguer un « proto-gnosticisme » du gnosticisme proprement dit.
  • Le spécialiste R. McL. Wilson a proposé de réserver le mot « gnose » aux phénomènes du Ier siècle et « gnosticisme » aux grands systèmes du IIe siècle.
  • Plus radicalement, l’historien Michael Williams a plaidé en 1996, dans Rethinking « Gnosticism », pour le démantèlement de cette catégorie, qu’il juge trompeuse. Pour lui et d’autres, « gnosticisme » regroupe artificiellement des groupes très différents, en reprenant le regard de leurs adversaires.

Dans le langage ésotérique courant, « gnose » a pris un sens beaucoup plus large : toute connaissance spirituelle qui transforme celui qui la reçoit. C’est en ce sens qu’elle rejoint les critères de transmutation et de transmission.

Les héritiers

Les idées gnostiques ne disparaissent pas avec l’Antiquité. Au IIIe siècle, le manichéisme reprend leur dualisme cosmique et devient brièvement un rival du christianisme. Les mandéens, présents dans le sud de l’Irak et au Khouzistan, forment la seule tradition gnostique antique encore vivante. Au Moyen Âge, des idées proches réapparaissent chez les bogomiles et les cathares, ces derniers étant en grande partie anéantis par la croisade des Albigeois (1209-1229). Enfin, aux XIXe et XXe siècles, plusieurs mouvements ésotériques d’Europe et d’Amérique se sont inspirés des gnostiques, certains prétendant même faire revivre leurs Églises.

Sources

  • Wikipédia (en), « Gnosticism » : étymologie, Henry More, Irénée, Monade, Plérôme, éons, Sophia, démiurge, séthiens, valentiniens, basilidiens, colloque de Messine (1966), manichéisme, mandéisme, bogomiles et cathares, consulté en octobre 2026.
  • Michael A. Williams, « Gnosticism », Encyclopædia Britannica ; Michael A. Williams, Rethinking « Gnosticism », 1996 (cité par l’article Wikipédia).
  • Marek Dospěl, « The Nag Hammadi Codices », Bible History Daily, Biblical Archaeology Society, octobre 2020 (mis à jour en octobre 2021).
  • Edwin Yamauchi, « Pre-Christian Gnosticism, the New Testament and Nag Hammadi in Recent Debate », Themelios, vol. 10, n° 1 : Messine 1966 et la distinction de R. McL. Wilson.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

Voir tous les articles