Dans la plupart des mythes de création, tout commence par un acte de puissance. Dans le mythe gnostique, tout commence par une faute, et c’est une figure féminine qui la commet : Sophia, la Sagesse. Elle tombe, elle souffre, elle se repent… et c’est d’elle que vient la lumière qui dort en nous. Pas mal pour une erreur de parcours.

D’où vient Sophia ?

En grec, sophia veut dire « sagesse ». Les gnostiques n’ont pas inventé le personnage : dans la Bible, en particulier dans le livre des Proverbes, la Sagesse est déjà personnifiée comme une figure féminine présente aux côtés de Dieu lors de la création. Les gnostiques reprennent cette figure et lui donnent un rôle dramatique.

La chute de Sophia dans l’Apocryphon de Jean

Dans l’Apocryphon de Jean, l’un des grands textes retrouvés à Nag Hammadi, le monde divin, le Plérôme, est peuplé d’éons, des puissances divines qui vont généralement par couples. Sophia est l’une d’elles. Un jour, elle veut produire un être à partir d’elle-même, sans l’accord de l’Esprit et sans son partenaire.

Le résultat est raté : un être difforme, à tête de lion et corps de serpent. C’est Yaldabaoth, le Démiurge, qui va fabriquer notre monde. Sophia le cache dans une nuée lumineuse. Mais une partie de sa propre puissance lumineuse est passée en lui, et c’est cette lumière qui finira dans l’être humain. Prise de remords, Sophia se repent, et le monde divin intervient pour réparer le désordre.

Le schéma est clair : le mal du monde ne vient pas d’une volonté mauvaise, mais d’un désir mal placé et d’une ignorance. Et le salut passe par la connaissance, la gnose, qui permet à la lumière dispersée de remonter vers sa source.

Deux Sophia chez les valentiniens

Chez les disciples de Valentin, le mythe se complique. Selon le récit rapporté par Irénée de Lyon, Sophia, le dernier des trente éons, est saisie d’un désir passionné de connaître le Père inconnaissable. Cette passion la met en danger ; elle est arrêtée et restaurée dans le Plérôme. Mais son désir, lui, est expulsé et devient une seconde Sophia, appelée Achamoth, qui erre hors du monde divin. C’est elle qui joue le rôle central dans la formation de notre monde. Une Sagesse céleste qui reste en haut, une Sagesse tombée qui souffre en bas : le dédoublement permet de sauver la perfection divine tout en expliquant le malheur du monde.

Gravure de 1597 : Minerve casquée, figure de la Sagesse, pose le pied sur une figure couchée représentant l'Ignorance, entourée de livres, d'un globe céleste et d'instruments
Une Sagesse… qui n’est pas gnostique : La Sagesse triomphant de l’Ignorance, Aegidius Sadeler d’après Bartholomeus Spranger, 1597. National Gallery of Art, via Wikimedia Commons (CC0). La lutte de la sagesse contre l’ignorance est pourtant le cœur du drame de Sophia.

La Pistis Sophia, un livre retrouvé à Londres

Bien avant Nag Hammadi, un autre texte consacré à Sophia avait refait surface. En 1772, le médecin et collectionneur londonien Anthony Askew achète chez un libraire un manuscrit copte. En 1785, le British Museum l’acquiert auprès de ses héritiers : c’est le codex Askew, aujourd’hui à la British Library (Add MS 5114). Il contient un long texte que l’on appelle la Pistis Sophia, peut-être composé au IIIe ou au IVe siècle.

Le cadre est étonnant : Jésus ressuscité est resté onze ans avec ses disciples sans leur enseigner autre chose que les mystères inférieurs. Il leur révèle enfin des secrets plus élevés, dont l’histoire de Pistis Sophia, tombée dans le chaos et poursuivie par des puissances hostiles. Elle prononce plusieurs repentirs, et à chaque fois un disciple en donne l’interprétation à l’aide des Psaumes ou des Odes de Salomon. Le disciple le plus actif est une femme : Marie-Madeleine, qui pose de nombreuses questions. On la retrouve dans un rôle comparable dans l’Évangile de Marie.

Une nuance importante : dans la Pistis Sophia, Sophia est une puissance des éons inférieurs, et non un être divin de premier rang comme dans l’Apocryphon de Jean. Le texte a été publié en copte et en latin en 1851, puis traduit en anglais par G. R. S. Mead à partir de 1896 et en allemand par Carl Schmidt en 1905.

Une figure qui fascine encore

Sophia a eu une riche postérité dans l’ésotérisme, de la mystique chrétienne aux mouvements de « féminin sacré » contemporains. On la rapproche parfois de l’âme du monde. Mais attention aux raccourcis : la Sophia gnostique n’est pas une déesse-mère triomphante. C’est une figure blessée, dont l’erreur explique l’imperfection du monde et dont la lumière, dispersée en nous, attend d’être reconnue.

Sources

  • Wikipedia, « Pistis Sophia » et « Askew Codex » (acquisition de 1772 et 1785, Add MS 5114, contenu, datation, éditions), consultés en octobre 2026.
  • Encyclopædia Britannica, 11e éd. (1911), « Valentinus and the Valentinians » (Sophia et Achamoth).
  • Wikipedia, « Demiurge » (naissance de Yaldabaoth dans l’Apocryphon de Jean).
  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 2-4 (mythe valentinien de Sophia).
  • G. R. S. Mead, Pistis Sophia: A Gnostic Gospel, Londres, 1896 ; 2e éd. revue sous le titre Pistis Sophia: A Gnostic Miscellany, 1921.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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