On peut lire tous les livres d’alchimie du monde sans devenir alchimiste. C’est en tout cas ce que pensent beaucoup d’ésotéristes : le savoir le plus profond ne se trouve pas seulement dans les livres. Il se transmet, de personne à personne, de maître à disciple, au sein d’une chaîne qui remonterait parfois très loin dans le temps. Et l’entrée dans cette chaîne a un nom : l’initiation.
C’est le sixième des critères d’Antoine Faivre : la transmission. Un critère « secondaire », car on peut être ésotériste en solitaire, mais omniprésent dans l’histoire des courants ésotériques.

Éleusis, les plus célèbres initiations de l’Antiquité
Pour comprendre l’initiation, remontons à la Grèce antique et aux Mystères d’Éleusis, près d’Athènes, consacrés à Déméter et à sa fille Perséphone. Leur récit fondateur est l’Hymne homérique à Déméter, daté vers 650 av. J.-C., et le culte s’est maintenu jusqu’à sa fermeture par l’empereur Théodose Ier, en 392 de notre ère.
On y entrait par étapes. Les Petits Mystères, au début du printemps, comprenaient des purifications. Ils ouvraient l’accès aux Grands Mystères, célébrés à l’automne pendant dix jours. Ceux qui les vivaient pour la première fois étaient les mystes (les initiés) ; seuls ceux qui y avaient déjà participé pouvaient atteindre le grade suprême, l’époptie, la « contemplation ». Hommes, femmes et même esclaves pouvaient être initiés, à condition de parler grec et de ne pas avoir de sang sur les mains.
Et surtout : le secret. Les éléments centraux des rites étaient les aporrhêta, les « choses qu’on ne doit pas dire ». Les divulguer était passible de mort. Le tragédien Eschyle fut même accusé d’en avoir révélé et dut être jugé, avant d’être acquitté. Résultat : nous ne savons toujours pas avec certitude ce qui se passait au cœur des Mystères.
Ce que nous savons, c’est ce que les initiés en retiraient. Cicéron écrit que les Mystères ont appris aux hommes non seulement à vivre dans la joie, mais aussi à mourir avec une meilleure espérance (Des lois, II, 36).
Eliade : mourir pour renaître
Au XXe siècle, l’historien des religions Mircea Eliade consacre à l’initiation un livre devenu classique, paru en 1958 et connu en français sous le titre Naissances mystiques. Pour lui, le cœur de toute initiation est un scénario de mort et de renaissance. L’ancienne condition, profane, « meurt », et l’initié renaît dans le sacré. L’initiation ne lui apprend pas seulement des choses : elle change son mode d’être.
Eliade accorde une grande importance aux rites de puberté des sociétés traditionnelles, que traversent tous les membres du groupe : avant eux, écrit-il, on ne partage pas encore pleinement la condition humaine. On reconnaît ici le critère de transmutation : l’initiation est une transformation de l’être.
Guénon : la chaîne ininterrompue
René Guénon, dans ses Aperçus sur l’initiation (1946), défend une conception beaucoup plus exigeante. Pour lui, l’initiation consiste à recevoir une influence spirituelle. Celle-ci ne peut être transmise qu’à un candidat qualifié, par une personne qualifiée, selon des rites précis, au sein d’une chaîne ininterrompue qui remonte à un centre spirituel primordial. Les rites, les mots et les signes ne sont que des véhicules : le vrai secret, c’est cette influence, qui ne se trouve dans aucun livre.
Conséquence : une organisation dont on connaît la date de fondation humaine ne peut pas, selon lui, être véritablement initiatique. Et en Occident, il ne reconnaît que quelques filiations authentiques, principalement la franc-maçonnerie et le compagnonnage. À l’inverse d’Eliade, il considère que les rites de passage collectifs ne sont pas de vraies initiations, mais une simple « admission » dans un groupe.
Guénon est aussi l’un des grands penseurs de la philosophie pérenne : pour lui, la chaîne initiatique est le fil qui relie l’homme moderne à la Tradition primordiale.
Filiations et chaînes en Occident
L’histoire de l’ésotérisme occidental moderne est en grande partie une histoire d’ordres initiatiques et de filiations, parfois réelles, parfois revendiquées. Quelques exemples que je développe ailleurs sur le site :
- Martinès de Pasqually et son ordre des Élus Coëns, au XVIIIe siècle ;
- son disciple Louis-Claude de Saint-Martin, le « Philosophe inconnu », qui a donné son nom au martinisme ;
- Jean-Baptiste Willermoz, l’architecte du Rite écossais rectifié ;
- Papus, fondateur de l’Ordre martiniste.
Pour la franc-maçonnerie, ses grades et ses symboles, retrouvez tous mes articles dans la rubrique Franc-maçonnerie.
Pourquoi le secret ?
On associe souvent initiation et secret, et pas seulement à Éleusis. Mais le secret initiatique n’est pas forcément une information cachée : pour Guénon, le véritable secret est l’influence spirituelle elle-même, qu’aucun mot ne peut transmettre à lui seul. Savoir qu’une chose existe n’est pas la recevoir. Et c’est aussi ce qui sépare l’ésotérique de l’exotérique, comme je l’explique dans ce guide.
Le salut par une connaissance réservée à ceux qui ont « reçu » quelque chose : c’est aussi le cœur d’un courant antique fascinant, que je vous présente dans l’article sur la Gnose.
✦ La série : les grandes notions de l’ésotérisme
Le point de départ : Comment reconnaître une pensée ésotérique ? Les 6 critères d’Antoine Faivre
Le cosmos vivant : La doctrine des correspondances · Microcosme et macrocosme · L’âme du monde
Les chemins de la connaissance : Anges, démons et esprits élémentaires · L’imagination créatrice · La transmutation
Tradition et transmission : La philosophie pérenne · Initiation et transmission · La Gnose
Pour bien commencer : Qu’est-ce que l’ésotérisme ? · L’histoire de l’ésotérisme · Les grandes périodes de l’ésotérisme
Sources
- Wikipédia (en), « Eleusinian Mysteries » : Hymne homérique, Petits et Grands Mystères, mystes et époptes, secret, Eschyle, Cicéron (De legibus II, xiv, 36), fermeture en 392, consulté en octobre 2026.
- The Metropolitan Museum of Art, « Ten marble fragments of the Great Eleusinian Relief », n° d’inventaire 14.130.9 (domaine public) ; Wikipédia (en), « Great Eleusinian Relief ».
- Mircea Eliade, Naissances mystiques (1re éd. New York, Harper, 1958) ; éd. anglaise Rites and Symbols of Initiation, Spring Publications, 1994 (notice Open Library).
- René Guénon, Aperçus sur l’initiation, 1946.
- Richard Smoley, « Initiation, Present and Absent », Quest, 108:2, printemps 2020 : comparaison des conceptions d’Eliade et de Guénon.
- Antoine Faivre, L’Ésotérisme, Paris, PUF, 1992 (critère de la transmission).



