Judas Iscariote a la pire réputation de l’histoire chrétienne : trente pièces d’argent, un baiser, une trahison. Alors imaginez la surprise quand, en avril 2006, la National Geographic Society annonce la publication d’un « Évangile de Judas » où le traître apparaît comme le disciple qui a le mieux compris Jésus. Les gros titres s’enflamment. Mais, comme souvent, l’histoire est plus compliquée que le scoop.

Un évangile connu… par son ennemi

Le titre n’était pas inconnu. Vers 180, l’évêque Irénée de Lyon, dans son grand traité Contre les hérésies, mentionne un « Évangile de Judas » utilisé par certains groupes et le qualifie d’« histoire fictive ». Mais le texte lui-même avait disparu. On ne sait d’ailleurs pas avec certitude si l’œuvre qu’Irénée avait en tête est exactement celle que nous avons retrouvée.

Les tribulations du codex Tchacos

L’histoire du manuscrit ressemble à un roman d’aventures, version mauvais genre. Dans les années 1970, un paysan égyptien aurait trouvé, dans une tombe près de Maghagha, en Moyenne-Égypte, un codex de papyrus relié de cuir, écrit en copte. Voici la suite, selon les informations rassemblées par les chercheurs :

  • 1978 : le codex est vendu à un antiquaire du Caire ;
  • 1980 : il est volé et sorti clandestinement vers Genève, puis récupéré en 1982 ;
  • 1984-2000 : il passe l’essentiel de ces années dans un coffre de banque à Hicksville, près de New York, dans de mauvaises conditions. Il se dégrade gravement ;
  • 2000 : l’antiquaire Frieda Nussberger-Tchacos l’achète et lui donne le nom de son père. L’université Yale refuse de l’acheter à cause de son origine douteuse. Un acheteur suivant le conserve… dans un congélateur, ce qui l’abîme encore ;
  • 2001 : le codex est confié à la Fondation Maecenas, à Bâle, pour être restauré, traduit et publié.

Résultat : une partie importante du texte est aujourd’hui illisible. Le codex contient aussi d’autres traités, dont une version de la Première Apocalypse de Jacques, déjà connue à Nag Hammadi.

Datation : un texte du IIe siècle ?

En janvier 2005, un laboratoire de l’université d’Arizona a daté au carbone 14 des échantillons de papyrus et de cuir : la datation moyenne se situe entre 220 et 340. Le texte copte est généralement placé vers 280, à plus ou moins soixante ans près. Il s’agirait de la traduction d’un original grec plus ancien, antérieur à 180 si l’on admet qu’il s’agit bien du livre cité par Irénée.

Fresque de Giotto : Judas, vêtu d'un manteau jaune, enlace Jésus pour l'embrasser au milieu des soldats et des torches
Le Judas de la tradition : Le Baiser de Judas, Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue, vers 1305. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Que raconte le texte ?

C’est un « évangile de dialogue » : Jésus révèle en privé des « mystères » à Judas, présenté comme mis à part des autres disciples. Le texte reprend le récit de la création de la Genèse dans une perspective gnostique, avec un dieu créateur inférieur, proche du Démiurge, et l’idée qu’une connaissance spéciale est nécessaire au salut. Il critique durement les sacrifices et l’eucharistie des autres chrétiens. Et c’est Judas qui livre Jésus.

Héros ou démon ? La controverse

La première traduction, présentée par National Geographic le 6 avril 2006, faisait de Judas un héros : le disciple qui aide Jésus à se libérer de son corps. Mais en 2007, la spécialiste américaine April DeConick conteste cette lecture dans une tribune du New York Times, puis dans son livre The Thirteenth Apostle. Ses arguments :

  • Judas y est appelé daimôn, que la première traduction rendait par « esprit ». Pour DeConick, dans ce contexte, il faut lire « démon » ; le mot habituel pour « esprit » chez les gnostiques est pneuma ;
  • Judas serait séparé « de » la génération sainte, et non mis à part « pour » elle ;
  • il trahirait donc vraiment Jésus, au service des puissances inférieures.

National Geographic a répondu que ces questions étaient signalées dans les notes de ses éditions. Aujourd’hui encore, les spécialistes ne sont pas d’accord sur le portrait de Judas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce texte ne nous apprend rien sur le Judas historique : il nous renseigne sur la façon dont certains chrétiens du IIe siècle se servaient de lui pour critiquer les autres.

Pour comparer avec d’autres évangiles retrouvés en Égypte, voyez l’Évangile de Thomas et l’Évangile de Marie.

Sources

  • Wikipedia, « Gospel of Judas » (découverte, ventes, Fondation Maecenas, datation au carbone 14, publication de 2006, controverse), consulté en octobre 2026.
  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 31, 1 (vers 180).
  • April D. DeConick, The Thirteenth Apostle: What the Gospel of Judas Really Says, Londres, Continuum, 2007 ; voir aussi ses articles sur l’Évangile de Judas.
  • Rodolphe Kasser, Marvin Meyer et Gregor Wurst (éd.), The Gospel of Judas, Washington, National Geographic, 2006.
  • Catholic News Agency, « Gospel of Judas story criticized for scholarly malpractice » (écho de la controverse).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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