Dans la pensée ésotérique, le monde n’est jamais vide. Entre le divin, tout là-haut, et nous, ici-bas, s’étagent des myriades d’êtres : des anges, des démons au sens ancien du terme, des esprits de la nature. Ce sont les intermédiaires. Ils portent les messages, transmettent les influences, et parfois servent de guides.
Antoine Faivre range ces médiations dans le troisième de ses six critères de l’ésotérisme, avec l’imagination. Partons à la rencontre de ces habitants de l’entre-deux.

Pourquoi a-t-on besoin d’intermédiaires ?
Le raisonnement est simple. Si le divin est infiniment élevé et la matière infiniment basse, comment les deux peuvent-ils communiquer ? Il faut des échelons. Plus un être est proche du divin, plus il est subtil ; plus il est proche de nous, plus il est accessible. C’est la même logique que celle de l’âme du monde chez Plotin, qui relie l’intelligible au sensible.
Les daimones de Platon : ni dieux ni hommes
Le mot « démon » n’a pas toujours eu le sens inquiétant qu’on lui connaît. En grec, un daimôn est un être intermédiaire. Dans le Banquet de Platon, la prêtresse Diotime explique à Socrate que l’Amour (Éros) est « un grand daimôn », et que « tout ce qui est démonique est entre le divin et le mortel » (202d-e). Les daimones font la navette : ils montent vers les dieux les prières et les sacrifices des hommes, et descendent vers les hommes les ordres et les dons des dieux.
Socrate lui-même parlait d’un « signe démonique », une voix intérieure qui le retenait de commettre des erreurs, sans jamais lui dire quoi faire. Ce n’est que plus tard, chez les Grecs de l’époque hellénistique puis chez les chrétiens, que l’on distingue bons et mauvais daimones, et que le mot « démon » finit par ne plus désigner que les esprits malfaisants.
Les neuf chœurs des anges
Dans le christianisme, le grand classement des anges vient d’un texte mystérieux : La Hiérarchie céleste (De Coelesti Hierarchia). Son auteur se présente sous le nom de Denys l’Aréopagite, un disciple de saint Paul au Ier siècle. En réalité, il s’agit d’un théologien inconnu des Ve-VIe siècles, qu’on appelle pour cette raison le Pseudo-Denys.
Il répartit les anges en neuf ordres, groupés en trois triades :
- Première triade : séraphins, chérubins, trônes ;
- Deuxième triade : dominations, vertus, puissances ;
- Troisième triade : principautés, archanges, anges.
Le schéma est repris par Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique. Pour lui, seuls les cinq ordres inférieurs sont envoyés dans le monde corporel. On voit bien la logique d’intermédiaires : la lumière divine descend d’un chœur à l’autre jusqu’à nous.
Gnomes, ondines, sylphes et salamandres
Avec la Renaissance apparaît une autre famille d’intermédiaires, plus proches de nous : les esprits élémentaires. On les doit surtout à Paracelse, dans un traité au titre délicieux : Le Livre des nymphes, des sylphes, des pygmées et des salamandres, et des autres esprits, imprimé en 1566, après sa mort. Chaque élément a ses habitants :
| Élément | Esprits élémentaires |
|---|---|
| Terre | Gnomes (les « pygmées » de Paracelse) |
| Eau | Ondines |
| Air | Sylphes |
| Feu | Salamandres |
Pour Paracelse, ce sont des êtres à mi-chemin entre les créatures et les esprits. Ils ont un corps, mangent, dorment, s’habillent, mais restent le plus souvent invisibles. Surtout, ils n’ont pas d’âme immortelle… sauf s’ils épousent un être humain : ce mariage leur donne une âme, à eux et à leurs enfants.
Avant lui, Henri Corneille Agrippa, dans sa Philosophie occulte (1531-1533), avait déjà décrit quatre classes d’esprits correspondant aux quatre éléments, mais sans leur donner de noms. Ensuite, l’idée fait son chemin en littérature : en 1670, l’abbé de Montfaucon de Villars la popularise, sur le ton de la satire, dans Le Comte de Gabalis. Et en 1811, l’écrivain allemand Friedrich de La Motte-Fouqué publie Ondine, l’un des exemples littéraires les plus influents d’esprit élémentaire.
Swedenborg : des anges qui furent des hommes
Au XVIIIe siècle, Emanuel Swedenborg bouleverse la vision traditionnelle. Dans Le Ciel et l’Enfer (1758), il affirme que tous les anges et tous les démons ont d’abord été des êtres humains : il n’existe aucun ange qui n’ait d’abord vécu sur Terre. Le ciel se répartit en trois parties (céleste, spirituelle et naturelle), et le décor où vivent les anges reflète leur état intérieur. On retrouve ici la doctrine des correspondances.
Rencontrer les intermédiaires : le rôle de l’imagination
Comment entrer en contact avec ces êtres ? Pour beaucoup d’ésotéristes, pas par les yeux du corps, mais par une faculté particulière : une imagination qui ne serait pas simple fantaisie, mais véritable organe de perception. C’est le sujet de l’article sur l’imagination créatrice.
Un mot de prudence pour finir : rien dans cet article ne prétend démontrer l’existence des anges ou des ondines. Il s’agit de comprendre comment des penseurs ont imaginé et organisé le monde invisible, et pourquoi ces figures tiennent une place si importante dans l’histoire de l’ésotérisme. Et si le sujet vous intéresse côté pratique rituelle, la tradition théurgique des Élus Coëns de Martinès de Pasqually en est un bon exemple historique.
✦ La série : les grandes notions de l’ésotérisme
Le point de départ : Comment reconnaître une pensée ésotérique ? Les 6 critères d’Antoine Faivre
Le cosmos vivant : La doctrine des correspondances · Microcosme et macrocosme · L’âme du monde
Les chemins de la connaissance : Anges, démons et esprits élémentaires · L’imagination créatrice · La transmutation
Tradition et transmission : La philosophie pérenne · Initiation et transmission · La Gnose
Pour bien commencer : Qu’est-ce que l’ésotérisme ? · L’histoire de l’ésotérisme · Les grandes périodes de l’ésotérisme
Sources
- Wikipédia (en), « Daimon » : Platon, Banquet 202d-e ; Apologie de Socrate 31c-d, 40a, consulté en octobre 2026.
- Wikipédia (en), « Hierarchy of angels » : De Coelesti Hierarchia, Thomas d’Aquin, consulté en octobre 2026.
- Philip Irving Mitchell, « The Celestial Hierarchy of Pseudo-Dionysius the Areopagite », Dallas Baptist University : les neuf ordres et l’identité de l’auteur.
- Pseudo-Dionysius, The Complete Works, trad. Colm Luibhéid et Paul Rorem, 1987.
- Wikipédia (en), « Elemental » : Paracelse (1566), Agrippa (1531-1533), Le Comte de Gabalis (1670), Fouqué (1811), consulté en octobre 2026.
- Wikipédia (en), « Heaven and Hell (Swedenborg book) », consulté en octobre 2026.
- Antoine Faivre, L’Ésotérisme, Paris, PUF, 1992 (critère « imagination et médiations »).



