Alchimistes, kabbalistes chrétiens, théosophes, Rose-Croix, illuministes, mages du XIXe siècle… On les range volontiers dans le même grand tiroir : « ésotérisme ». Mais qu’ont-ils réellement en commun ? Pendant longtemps, la question est restée sans réponse claire. Jusqu’à ce qu’un historien français propose une grille de lecture qui a fait date : celle d’Antoine Faivre.
Dans cet article, je vous présente ses six critères, ce qu’ils permettent de comprendre… et ce que les chercheurs leur reprochent. C’est aussi le point de départ d’une série de dix articles : chaque critère y a son propre article, que vous retrouverez en lien tout au long de la page.

Qui était Antoine Faivre ?
Antoine Faivre est né à Reims en 1934 et mort en 2021. Germaniste de formation, il a surtout été l’un des fondateurs de l’étude universitaire de l’ésotérisme occidental. Un petit rappel d’histoire permet de mesurer son rôle : en 1965, à l’initiative du grand islamologue Henry Corbin, l’École pratique des hautes études (EPHE), à la Sorbonne, crée le premier poste universitaire au monde consacré à l’étude de l’ésotérisme. Son premier titulaire est François Secret. En 1979, Antoine Faivre lui succède, et il occupe cette chaire jusqu’en 2002.
Autrement dit : quand Faivre propose une définition, ce n’est pas l’avis d’un amateur éclairé, c’est celui du chercheur qui occupe alors la seule chaire d’ésotérisme existante. Sa définition paraît en 1992 dans son livre L’Ésotérisme (Paris, PUF), et elle va devenir, pour une quinzaine d’années, la référence des spécialistes.
L’idée de départ : une « forme de pensée »
Faivre ne cherche pas à dire ce qu’est l’ésotérisme « en vérité » ni à dire s’il a raison ou tort. Il se place en historien. Selon lui, l’ésotérisme est identifiable par la présence de six composantes fondamentales. Quatre sont intrinsèques : elles doivent être présentes toutes ensemble pour qu’on parle d’ésotérisme. Deux sont secondaires : on les rencontre souvent, mais elles ne sont pas indispensables.
Si vous débutez, je vous conseille de lire d’abord mon article sur la définition de l’ésotérisme et celui qui le distingue de l’exotérisme : la grille de Faivre prend tout son sens une fois ces bases posées.
Les quatre critères intrinsèques
1. Les correspondances
Tout, dans l’univers, est relié à tout par des liens symboliques et réels : les planètes, les métaux, les plantes, les parties du corps. Le monde visible et le monde invisible se répondent. C’est l’idée résumée par la célèbre formule « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Elle prend notamment la forme du rapport entre l’homme, « petit monde », et l’univers, « grand monde ».
👉 À lire : La doctrine des correspondances et Microcosme et macrocosme : l’homme, miroir de l’univers.
2. La Nature vivante
Pour l’ésotériste, la Nature n’est pas une simple mécanique. Elle est animée, traversée par une vie, parfois par une « âme du monde ». La connaître, c’est entrer en relation avec elle, et pas seulement la mesurer.
👉 À lire : L’âme du monde : quand la Nature est vivante.
3. L’imagination et les médiations
Pour accéder aux réalités cachées, l’ésotériste passe par des intermédiaires : anges, esprits, symboles, rituels, images. Et par une faculté particulière : l’imagination, comprise non comme la « folle du logis », mais comme un véritable organe de connaissance.
👉 À lire : Anges, démons et esprits élémentaires : les intermédiaires et L’imagination créatrice.
4. L’expérience de la transmutation
Connaître ne suffit pas : il faut être transformé. Le vocabulaire vient de l’alchimie (changer le plomb en or), mais il s’applique aussi à l’être humain, qui doit passer d’un état à un autre. Sans cette dimension de métamorphose intérieure, on reste dans la spéculation.
👉 À lire : La transmutation : de l’or des alchimistes à la transformation de soi.
Les deux critères secondaires
5. La pratique de la concordance
C’est la tendance à chercher des points communs entre plusieurs traditions, voire entre toutes, dans l’espoir de retrouver une sagesse unique qui se cacherait derrière elles. Cette quête a un nom célèbre : la « philosophie pérenne ».
👉 À lire : La philosophie pérenne : la quête d’une sagesse originelle.
6. La transmission
Un savoir ésotérique se transmet de maître à disciple, souvent selon des règles, au sein d’une chaîne ou d’une filiation. D’où l’importance de l’initiation dans beaucoup de courants, de la franc-maçonnerie au martinisme.
👉 À lire : Initiation et transmission : maîtres, filiations et chaînes initiatiques.
Et la Gnose dans tout ça ?
Vous remarquerez qu’il manque un mot qu’on associe pourtant spontanément à l’ésotérisme : la gnose, cette connaissance qui sauve. Faivre ne l’a pas mise dans sa liste, mais la gnose traverse plusieurs de ses critères (la connaissance, la transformation de l’être, la transmission). Et le mot est si souvent mal employé qu’il mérite son propre article.
👉 À lire : La Gnose : la connaissance qui sauve.
Une grille devenue la référence…
L’intérêt de la grille de Faivre, c’est qu’elle permet de comparer des courants très différents de façon systématique. Elle a été adoptée par de nombreux chercheurs : en 2007, l’historien Henrik Bogdan la qualifiait de « définition standard », et en 2013 Kennet Granholm parlait du « paradigme dominant pendant longtemps ».
… mais pas sans critiques
Comme toute définition, celle de Faivre a été discutée. Deux critiques reviennent souvent :
- Le raisonnement par prototype. Wouter Hanegraaff, qui a occupé à partir de 1999 la chaire d’histoire de la philosophie hermétique à l’université d’Amsterdam, estime que la grille part d’un « meilleur exemple » d’ésotérisme et mesure tout le reste à cette aune.
- Un modèle trop situé. Kocku von Stuckrad remarque que les critères reflètent les spécialités de Faivre lui-même : l’hermétisme de la Renaissance, la Kabbale chrétienne et la théosophie protestante. La grille fonctionnerait bien pour l’ésotérisme chrétien du début de l’époque moderne… beaucoup moins au-delà.
Hanegraaff a proposé une autre approche : voir l’ésotérisme occidental comme la « poubelle des savoirs rejetés » par l’université, c’est-à-dire l’ensemble des idées écartées parce qu’elles ne cadraient pas avec les conceptions dominantes de la religion, de la rationalité et de la science. Une définition elle aussi critiquée, jugée trop englobante par certains.
Mon conseil : utilisez la grille de Faivre comme une boussole, pas comme un tribunal. Elle ne dit pas ce qui est « vraiment » ésotérique, elle aide à repérer un air de famille. Et c’est exactement comme ça que je vous propose de parcourir la série.
Pour situer tout ça dans l’histoire
Les critères de Faivre prennent tout leur relief quand on connaît la chronologie : Hermès Trismégiste et les textes hermétiques, l’alchimie, la Renaissance, les Rose-Croix, les illuministes du XVIIIe siècle, puis les occultistes du XIXe. Pour vous y retrouver, lisez les grandes périodes de l’ésotérisme et de l’occultisme, ainsi que la différence entre occultisme et ésotérisme.
✦ La série : les grandes notions de l’ésotérisme
Le point de départ : Comment reconnaître une pensée ésotérique ? Les 6 critères d’Antoine Faivre
Le cosmos vivant : La doctrine des correspondances · Microcosme et macrocosme · L’âme du monde
Les chemins de la connaissance : Anges, démons et esprits élémentaires · L’imagination créatrice · La transmutation
Tradition et transmission : La philosophie pérenne · Initiation et transmission · La Gnose
Pour bien commencer : Qu’est-ce que l’ésotérisme ? · L’histoire de l’ésotérisme · Les grandes périodes de l’ésotérisme
Sources
- Antoine Faivre, L’Ésotérisme, Paris, PUF, 1992 (3e éd. 2003).
- Antoine Faivre et Jacob Needleman (dir.), Modern Esoteric Spirituality, 1992, p. 5-7 (présentation des six composantes), et Wouter J. Hanegraaff, 1998, p. 398-401 (la grille comme outil heuristique), cités par Wikipédia (en), « Western esotericism and psychology ».
- Wikipédia (en), « Western esotericism » : création de la chaire de l’EPHE (1965), succession de Faivre (1979-2002), réception et critiques de sa définition (Bogdan, Granholm, Hanegraaff, von Stuckrad), consulté en octobre 2026.
- Wikipédia (en), « Antoine Faivre » : biographie et bibliographie, consulté en octobre 2026.
- Wikipédia (en), « Flammarion engraving » : datation et origine de la gravure, consulté en octobre 2026.



