Vous l’avez sans doute déjà entendu : « Toutes les religions mènent au même sommet. » Derrière cette phrase se cache une idée ancienne et puissante : il existerait une sagesse unique, très ancienne, peut-être révélée à l’origine des temps, dont toutes les traditions spirituelles ne seraient que des reflets plus ou moins fidèles. On l’appelle la philosophie pérenne.

Chez Antoine Faivre, cette recherche des points communs entre traditions correspond au critère de la « pratique de la concordance », l’un des deux critères secondaires de sa grille (voir les six critères d’Antoine Faivre).

Pavement de marbre de la cathédrale de Sienne représentant Hermès Trismégiste
Hermès Trismégiste sur le pavement de la cathédrale de Sienne, d’après un dessin attribué à Giovanni di Stefano (v. 1443-1506). L’inscription le présente comme « contemporain de Moïse ».

Florence, 1462 : Hermès passe avant Platon

Notre histoire commence dans la Florence des Médicis. Le philosophe Marsile Ficin travaille à traduire en latin l’œuvre de Platon pour Côme de Médicis, quand arrive un manuscrit grec du Corpus Hermeticum, un recueil de textes attribués à Hermès Trismégiste. Ficin met Platon de côté pour traduire d’abord Hermès. Pourquoi ? Parce qu’on pense alors qu’Hermès est beaucoup plus ancien, et donc plus proche de la source de la sagesse.

C’est l’idée de la prisca theologia, la « théologie ancienne » : une même vérité aurait été transmise de sage en sage, d’Hermès à Orphée, aux Sibylles, à Socrate et à Platon, avant d’être pleinement révélée par le christianisme. Le pavement de la cathédrale de Sienne, avec son Hermès « contemporain de Moïse », illustre parfaitement cette conviction : il ouvre un parcours qui mène de la sagesse païenne à l’histoire du salut. Ficin et son disciple Pic de la Mirandole sont les grands promoteurs de cette vision.

1614 : la douche froide

Il y a un problème. En 1614, le philologue Isaac Casaubon examine le grec du Corpus Hermeticum et constate qu’il s’agit du grec commun de l’époque hellénistique et romaine. Ces textes ne peuvent donc pas être antérieurs à Platon, et encore moins contemporains de Moïse. Les spécialistes les datent aujourd’hui d’environ 100 à 300 de notre ère. Plus largement, selon l’historien Charles Schmitt, plusieurs textes invoqués à l’appui de la prisca theologia se sont révélés apocryphes.

Mais l’idée, elle, survit à la découverte. Pour retrouver le fil de cette histoire, lisez les grandes périodes de l’ésotérisme.

D’où vient l’expression « philosophie pérenne » ?

L’expression latine philosophia perennis est forgée par l’humaniste italien Agostino Steuco, bibliothécaire du Vatican, dans son traité De perenni philosophia publié en 1540. Elle est reprise plus tard par le philosophe allemand Leibniz. Mais c’est au XXe siècle qu’elle devient célèbre, avec le livre de l’écrivain britannique Aldous Huxley, The Perennial Philosophy (1945).

René Guénon et l’école traditionaliste

En France, la figure majeure est René Guénon (1886-1951). Né à Blois, initié dans un ordre soufi en 1910, il s’installe au Caire en 1930 et y vit jusqu’à sa mort sous le nom d’Abd al-Wahid Yahya. Pour lui, il existe une Tradition primordiale dont les grandes religions sont des expressions, et le monde moderne, matérialiste, s’en est coupé. Il développe cette critique dans La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps (1945).

Guénon a inspiré tout un courant, l’école traditionaliste ou « pérennialiste », avec des auteurs comme Ananda Coomaraswamy ou Frithjof Schuon. Il accordait aussi une importance capitale à l’initiation régulière, transmise par une chaîne ininterrompue : j’y reviens dans l’article Initiation et transmission.

Une idée séduisante… mais critiquée

La philosophie pérenne a ses détracteurs, et leurs arguments méritent d’être connus :

  • Elle gomme les différences. Des spécialistes des religions, comme Richard King (2002) ou Craig Martin (2017), reprochent à cette approche de lisser des traditions très différentes pour les faire entrer dans un même moule, souvent conçu à partir de catégories occidentales.
  • Ses fondations historiques sont fragiles. Comme on l’a vu, les textes qui fondaient la prisca theologia n’étaient pas aussi anciens qu’on le croyait.
  • Elle a eu des usages politiques inquiétants. Certaines branches du traditionalisme, notamment autour de Julius Evola, ont nourri des courants d’extrême droite.

Mon avis ? On peut trouver l’idée profondément inspirante tout en restant lucide sur son histoire. Comparer les traditions est passionnant ; affirmer qu’elles disent toutes la même chose est une thèse, qu’il faut discuter. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la distinction entre ésotérisme et exotérisme : pour les pérennialistes, les religions divergeraient en surface et se rejoindraient en profondeur.

Sources

  • Wikipédia (en), « Perennial philosophy » : Ficin et la prisca theologia, Pic de la Mirandole, Steuco (1540), Leibniz, Huxley (1945), traditionalistes, critiques (King 2002, Martin 2017, Schmitt 1966, usages d’extrême droite), consulté en octobre 2026.
  • Wikipédia (en), « Corpus Hermeticum » : datation, traduction de Ficin (1462), Casaubon (1614), consulté en octobre 2026.
  • Wikipédia (en), « Agostino Steuco », consulté en octobre 2026.
  • Wikipédia (en), « René Guénon » : biographie et œuvres, consulté en octobre 2026.
  • Finestre sull’Arte, « A Marble Tale. The floor of the Cathedral of Siena » : le panneau d’Hermès Trismégiste.
  • Source Library, « Hermes Trismegistus Sienna Cathedral Mosaic » (image, domaine public).
  • Antoine Faivre, L’Ésotérisme, Paris, PUF, 1992 (critère de la pratique de la concordance).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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