Imaginez que vous découvriez que l’architecte de votre maison n’est pas le propriétaire, mais un sous-traitant un peu prétentieux qui se prend pour le patron. C’est, en gros, ce que pensaient beaucoup de gnostiques du dieu qui a fabriqué notre monde. Ils l’appelaient le Démiurge, et parfois Yaldabaoth. Voici comment un artisan philosophique est devenu le geôlier de l’humanité.
Chez Platon : un artisan bienveillant
Le mot grec dêmiourgos désigne d’abord un artisan, quelqu’un qui travaille pour le public. Dans le Timée, écrit vers 360 avant notre ère, Platon en fait le fabricant de l’univers. Ce Démiurge n’est pas méchant, au contraire : il est bon, il veut que le monde soit aussi beau que possible, et il le façonne en regardant le modèle parfait des Idées. Le monde qu’il produit est même un être vivant, doté d’une âme du monde.
Chez les gnostiques : un dieu inférieur
Les gnostiques reprennent le personnage mais changent tout. Au-dessus de lui, il y a un Dieu suprême, inconnaissable et parfait. Le Démiurge, lui, n’est qu’une puissance inférieure, née d’un accident dans le monde divin. Et il est souvent identifié au Dieu de l’Ancien Testament, ce qui faisait évidemment scandale aux yeux des autres chrétiens.
Toutes les écoles ne le voient pas de la même façon :
- chez les séthiens, c’est un souverain ignorant et oppressif, qui enferme les étincelles divines dans la matière ;
- chez les valentiniens, il est plutôt bien intentionné mais limité : son règne reflète son ignorance plus que sa méchanceté.
Yaldabaoth, le lion-serpent
Le portrait le plus frappant se trouve dans l’Apocryphon de Jean, un texte daté le plus souvent entre 120 et 180, conservé à Nag Hammadi et dans le codex de Berlin. Le Démiurge y naît de Sophia, la Sagesse, qui a voulu engendrer seule. Son enfant est difforme : il a une tête de lion et un corps de serpent. Elle le cache dans une nuée, loin du monde divin.
Ce rejeton s’appelle Yaldabaoth. Le texte lui donne aussi deux autres noms : Saklas, « le fou », et Samaël, « le dieu aveugle ». Ignorant qu’il existe quelque chose au-dessus de lui, il crée des puissances à son service, les archontes, puis il proclame fièrement : « Je suis Dieu, et il n’y a pas d’autre Dieu que moi. » Une phrase qui reprend presque mot pour mot des versets de la Bible hébraïque. Pour les gnostiques, c’est la preuve de son ignorance : il ne sait pas qu’il y a plus grand que lui.
Dans ce récit, c’est aussi Yaldabaoth et ses archontes qui façonnent l’homme. Sans le savoir, ils lui transmettent une parcelle de la lumière de Sophia. L’homme devient alors plus lumineux que ses créateurs, qui en sont jaloux et l’enferment dans un corps matériel. L’histoire de la Genèse est relue à l’envers : l’arbre de la connaissance n’est plus un piège, mais un chemin vers la libération que le Démiurge veut interdire.

Un écho chez William Blake
L’image ci-dessus n’est pas gnostique : elle date de 1794. Mais elle est souvent rapprochée du Démiurge, et pour cause. William Blake a inventé sa propre mythologie, dans laquelle Urizen, un vieillard qui mesure et enferme le monde dans ses lois, ressemble beaucoup à un créateur borné. Attention toutefois : à l’époque, on connaissait les gnostiques surtout par leurs adversaires, et ce que Blake savait réellement d’eux reste discuté. Mieux vaut parler d’une parenté d’idées que d’une filiation prouvée.
Marcion et Plotin : deux réponses opposées
Au IIe siècle, Marcion, un chrétien de Sinope que l’on range souvent à côté des gnostiques sans qu’il en soit vraiment un, oppose lui aussi deux dieux : le Dieu de l’Ancien Testament, juste mais sévère, et le Dieu bon révélé par Jésus.
Au IIIe siècle, le philosophe Plotin réagit violemment. Dans un traité connu sous le titre Contre les gnostiques (Ennéades II, 9), il défend la beauté du monde et la bonté de son créateur. Il reproche à ces auteurs d’avoir pillé le Timée de Platon tout en le déformant. Autrement dit : les philosophes aussi trouvaient que les gnostiques exagéraient.
Le Démiurge a eu une longue postérité, des manichéens aux lectures modernes de films comme Matrix, où un monde illusoire retient l’humanité prisonnière.
✦ La série : la gnose
Le point de départ : La gnose : histoire des gnostiques, de l’Antiquité à nos jours
Les textes : La bibliothèque de Nag Hammadi · L’Évangile de Thomas · L’Évangile de Marie · L’Évangile de Judas
Le mythe : Le Démiurge et Yaldabaoth · Sophia, la Sagesse tombée
Les maîtres et leurs héritiers : Valentin et les valentiniens · Basilide et Abraxas · Mani et le manichéisme · La gnose moderne, de Doinel à Jung
Sources
- Wikipedia, « Demiurge » (Timée, vision séthienne et valentinienne, Yaldabaoth, Saklas, Samaël, archontes, Marcion, Plotin), consulté en octobre 2026.
- Wikipedia, « Archon (Gnosticism) ».
- Biblical Archaeology Society, « Gnosticism 101: The Apocryphon of John ».
- Platon, Timée, 28a-30c.
- Plotin, Ennéades, II, 9, « Contre les gnostiques ».
- Wikipedia, « The Ancient of Days » (Blake, 1794, Urizen).



