Si l’on devait élire la star de la gnose antique, ce serait sans doute Valentin. Brillant, cultivé, assez respecté pour être, dit-on, candidat à la tête de l’Église de Rome, il a fondé l’école gnostique la plus influente des premiers siècles. Ses adversaires l’ont combattu avec une énergie à la mesure de son succès.
D’Alexandrie à Rome
Ce que l’on sait de sa vie vient surtout de ses adversaires, il faut donc le prendre avec précaution. Selon Épiphane de Salamine, Valentin est né près de la côte de Basse-Égypte et a été formé à Alexandrie, le grand centre intellectuel de l’époque. Selon Irénée de Lyon, il arrive à Rome sous l’évêque Hygin et y reste jusqu’à l’époque d’Anicet. L’historien Adolf von Harnack situait son séjour romain environ entre 135 et 160.
Tertullien raconte que Valentin espérait devenir évêque de Rome et qu’il aurait quitté l’Église par dépit, quand un autre lui fut préféré. L’anecdote est souvent répétée, mais elle vient d’un polémiste hostile, et sa fiabilité est discutée. Épiphane évoque aussi un séjour à Chypre, où Valentin aurait rompu définitivement avec l’Église.
Les trente éons et la Sagesse dédoublée
Le système valentinien, tel que le décrit Irénée, est une architecture vertigineuse. Au sommet se tient un Père inconnaissable. De lui émanent, par couples, des éons : trente en tout, qui forment le Plérôme, la plénitude divine. Le dernier éon, Sophia, est prise d’un désir passionné de connaître le Père. Ce désir déborde, est expulsé du Plérôme et devient une seconde Sophia, Achamoth, à l’origine de notre monde. Le Démiurge qui le façonne n’est pas méchant : il est ignorant, et il croit sincèrement être le seul Dieu.
Trois sortes d’êtres humains
Les valentiniens répartissent l’humanité en trois catégories :
- les pneumatiques, ou spirituels, qui portent en eux une semence divine et sont destinés à retourner au Plérôme ;
- les psychiques, qui possèdent une âme et peuvent être sauvés par la foi et les bonnes œuvres, une place souvent identifiée aux chrétiens ordinaires ;
- les hyliques, ou matériels, enfermés dans la matière.
Cette catégorie intermédiaire des psychiques est intéressante : elle laissait une place aux autres chrétiens. Les valentiniens ne se pensaient pas comme une religion à part, mais comme un cercle plus avancé au sein de l’Église. C’est précisément ce qui inquiétait les évêques.

Les disciples et les textes
Valentin a eu des disciples brillants. Ptolémée et Marc dirigèrent les deux principales branches de l’école. Selon Hippolyte de Rome, Ptolémée et Héracléon appartenaient à une branche « italique », tandis qu’Axionicos représentait une branche orientale. Ptolémée est l’auteur d’une Lettre à Flora, conservée par Épiphane, qui explique à une chrétienne comment lire la loi de Moïse. Héracléon écrivit le plus ancien commentaire connu de l’Évangile de Jean, que nous connaissons par les citations d’Origène.
La découverte de Nag Hammadi a fait sortir d’autres textes de l’ombre :
- l’Évangile de vérité, conservé presque en entier dans le codex I, le « codex Jung ». Irénée connaissait un « Évangile de vérité » utilisé par les valentiniens. Faut-il l’attribuer à Valentin lui-même ? Les spécialistes en débattent. Le texte, peut-être composé entre 140 et 180, présente l’ignorance comme la cause de la formation du monde, et la connaissance du Père comme le chemin du salut ;
- l’Évangile selon Philippe, dans le codex II, célèbre pour ses passages sur la « chambre nuptiale ».
Pourquoi Valentin compte
C’est en partie pour répondre aux valentiniens qu’Irénée écrit, vers 180, son grand traité Contre les hérésies, l’un des textes fondateurs de la théologie chrétienne. Autrement dit, la pensée « orthodoxe » s’est aussi construite contre Valentin. Son école a survécu plusieurs siècles, avant de disparaître. Elle reste un témoin fascinant de la diversité des premiers chrétiens. Pour un autre maître gnostique de la même époque, voyez Basilide.
✦ La série : la gnose
Le point de départ : La gnose : histoire des gnostiques, de l’Antiquité à nos jours
Les textes : La bibliothèque de Nag Hammadi · L’Évangile de Thomas · L’Évangile de Marie · L’Évangile de Judas
Le mythe : Le Démiurge et Yaldabaoth · Sophia, la Sagesse tombée
Les maîtres et leurs héritiers : Valentin et les valentiniens · Basilide et Abraxas · Mani et le manichéisme · La gnose moderne, de Doinel à Jung
Sources
- Encyclopædia Britannica, 11e éd. (1911), « Valentinus and the Valentinians » (origine, séjour romain, Tertullien, Chypre, disciples, trente éons, Sophia et Achamoth, trois classes d’hommes).
- Wikipedia, « Gospel of Truth » (codex I et XII, Irénée, attribution débattue, datation), consulté en octobre 2026.
- Wikipedia, « Demiurge » (le Démiurge valentinien, ignorant plutôt que mauvais).
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre I (vers 180).
- Geoffrey S. Smith, Valentinian Christianity: Texts and Translations, Oakland, University of California Press, 2020.



