Aujourd’hui, « manichéen » est presque une insulte : on l’emploie pour quelqu’un qui voit le monde en noir et blanc. Mais derrière l’adjectif, il y a une vraie religion, fondée au IIIe siècle par un prophète nommé Mani. Elle a eu des fidèles de l’Afrique du Nord jusqu’à la Chine, pendant plus de mille ans. Pas mal, pour une religion dont le nom est devenu un reproche.

Un enfant d’une secte baptiste

Mani naît vers avril 216, près de Ctésiphon, au sud de l’actuelle Bagdad, alors dans l’Empire parthe. Son père, Pātik, a rejoint une communauté judéo-chrétienne très stricte, celle des elkasaïtes, qui pratiquaient des baptêmes répétés. C’est dans ce milieu que Mani grandit.

À 12 ans, puis à 24 ans, il reçoit, selon la tradition manichéenne, la visite d’un être céleste qu’il appelle son « Jumeau ». Celui-ci lui demande de quitter la secte de son père et de prêcher un message nouveau. Mani part alors en mission, jusqu’en Inde, où il découvre le bouddhisme.

Le protégé du roi des rois

Revenu vers 242, Mani se présente au nouveau souverain perse, Shapur Ier. Le roi reste zoroastrien, mais il protège Mani et l’accueille à sa cour. Mani lui dédie le Shabuhragan, son seul livre écrit en moyen-perse. Il écrit le reste de son œuvre en araméen, et il invente même un alphabet pour ses écrits. Il encourage ses disciples à traduire ses livres dans toutes les langues : c’est une religion conçue pour voyager.

Le vent tourne sous Bahram Ier. Le clergé zoroastrien s’en prend aux religions minoritaires, et Mani est emprisonné à Gundeshapur, où il meurt. La date exacte est incertaine : on propose le 2 mars 274 ou le 26 février 277, et la Britannica se contente de « entre 274 et 277 ».

Deux principes et trois temps

Le cœur de la doctrine est un dualisme radical. Il existe deux substances opposées depuis toujours : la Lumière, l’Esprit, le Bien d’un côté ; les Ténèbres, la Matière, le Mal de l’autre. L’histoire du monde se déroule en trois temps :

  • le passé, où les deux principes étaient séparés ;
  • le présent, où ils sont mélangés : des parcelles de lumière sont prisonnières de la matière, y compris dans le corps humain ;
  • le futur, où la séparation originelle sera rétablie.

Le but de la religion est donc de libérer la lumière captive. On reconnaît un air de famille avec la gnose : l’étincelle divine enfermée dans la matière, la connaissance qui libère. C’est pourquoi la Britannica classe le manichéisme parmi les formes de gnosticisme, tout en le présentant comme une religion à part entière. Mani mélange des éléments zoroastriens, gnostiques, juifs, chrétiens, bouddhistes et babyloniens. Un sceau en cristal de roche conservé au Cabinet des médailles de Paris, peut-être du IIIe siècle, le présente d’ailleurs comme « Mani, l’apôtre de Jésus-Christ ».

Élus et auditeurs

La communauté manichéenne est organisée en deux niveaux. Les élus suivent une règle ascétique très stricte. Les auditeurs, eux, mènent une vie plus ordinaire, avec une morale plus souple, et soutiennent les élus par leurs dons, dans l’espoir de renaître un jour parmi eux.

Gravure d'après Botticelli : saint Augustin auréolé, assis à sa table de travail, écrivant dans son cabinet
Saint Augustin dans son cabinet, d’après Botticelli, reproduit dans une édition des Confessions de 1900 (domaine public).

Le plus célèbre des manichéens : saint Augustin

Le manichéisme se répand rapidement dans l’Empire romain, jusqu’en Afrique du Nord. Là, un jeune homme brillant se laisse séduire : Augustin, le futur évêque d’Hippone. Dans ses Confessions, il raconte avoir suivi les manichéens pendant neuf ans, « de ma dix-neuvième à ma vingt-huitième année ». Devenu chrétien, il deviendra l’un de leurs adversaires les plus acharnés. Les chrétiens ont d’ailleurs longtemps considéré le manichéisme comme une hérésie chrétienne, ce que montre bien la gravure à la une, où les livres des « manichéens » gisent aux pieds d’un évêque triomphant.

Jusqu’en Chine

Persécuté à l’Ouest, le manichéisme prospère à l’Est. Selon la Britannica, un missionnaire atteint la cour de Chine en 694 et un édit accorde la liberté de culte en 732. Au VIIIe siècle, un souverain ouïghour l’adopte, et il reste religion d’État du royaume ouïghour jusqu’à sa chute en 840. Interdit en Chine en 843, il y survit pourtant au moins jusqu’au XIVe siècle.

Au Moyen Âge, les adversaires des bogomiles et des cathares les traiteront de « manichéens ». C’était souvent une étiquette polémique, et les historiens discutent encore des liens réels entre ces mouvements. Pour la postérité de ces idées en Occident, voyez notre article sur la gnose moderne.

Sources

  • Encyclopædia Britannica, « Manichaeism » (doctrine des deux principes et des trois temps, élus et auditeurs, mort de Mani entre 274 et 277, Augustin, Chine, Ouïghours).
  • Gorgias Encyclopedic Dictionary of the Syriac Heritage, « Mani (216 – ca. 276) » (Jumeau, Shapur Ier, Bahram Ier, élus et auditeurs, écriture manichéenne).
  • Wikipedia, « Mani (prophet) » (naissance, Pātik, elkasaïtes, Inde, Shabuhragan, Gundeshapur, dates de 274 et 277, sceau du Cabinet des médailles), consulté en octobre 2026.
  • Augustin d’Hippone, Confessions, IV, 1, traduction anglaise sur New Advent.
  • Source Library, frontispice de Lorenzo Alticozzi, Dissertation historico-critique sur les anciens et nouveaux manichéens, 1763 (image à la une).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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