Avant Flamel, avant Paracelse, avant même les savants de Bagdad, il y a un homme qui écrit en grec dans l’Égypte romaine. Il décrit des fourneaux, des alambics, des recettes pour colorer les métaux. Et entre deux recettes, il raconte ses rêves : un autel en forme de coupe, un prêtre qui se fait supplicier, des hommes qui bouillent dans l’eau. Bienvenue chez Zosime de Panopolis, le plus ancien alchimiste dont on connaisse à la fois le nom et une partie des écrits.
Un Égyptien de l’an 300
Zosime est né à Panopolis, l’actuelle Akhmîm, en Haute-Égypte. On le date généralement de la fin du IIIe ou du début du IVe siècle de notre ère, autour de l’an 300. Il faut rester modeste : faute de document précis, les spécialistes ont proposé des dates allant de 240 à 391. L’égyptologue Marina Escolano-Poveda le présente comme le premier alchimiste pour lequel nous disposons de données biographiques, ce qui ne veut pas dire que nous en ayons beaucoup.
Petite précision qui a son importance : le mot « alchimiste » n’existe pas encore. Zosime parle d’art sacré, de « tours de main », de teinture des métaux. C’est nous qui, après coup, lui collons l’étiquette. Le mot alchimie lui-même ne prendra sa forme arabe, al-kīmiyā’, que plusieurs siècles plus tard, comme je l’explique dans l’article central sur l’alchimie.
Zosime ne surgit pas de nulle part. Des papyrus grecs du IIIe siècle, comme le papyrus de Leyde X et le papyrus de Stockholm, contiennent déjà des recettes d’artisans pour imiter l’or, l’argent ou les pierres précieuses. Ce qui change avec lui, c’est qu’on passe de la recette d’atelier à un véritable discours sur l’art, avec ses maîtres, ses débats et sa dimension religieuse.
Des livres pour Théosébie
L’encyclopédie byzantine Souda (Xe siècle) attribue à Zosime des écrits chimiques dédiés à Théosébie, qu’elle présente comme sa sœur : vingt-huit livres classés par ordre alphabétique, que certains intitulent Cheirokmeta, autrement dit les « Tours de main ». Dans les textes eux-mêmes, Théosébie apparaît plutôt comme une élève, et pas la plus docile. Elle se plaint que son maître soit obscur, et Zosime s’agace qu’elle ne comprenne pas. Dix-sept siècles plus tard, la relation prof-élève n’a pas tellement changé.
De cette œuvre, il ne reste que des morceaux, dispersés dans les manuscrits byzantins et dans des traductions syriaques et arabes. La philologue belge Michèle Mertens a publié en 1995 l’édition de référence des Mémoires authentiques, la partie la plus sûre de son œuvre, dans la collection des « Alchimistes grecs » (Les Belles Lettres). Et l’histoire continue : des extraits arabes de Zosime ont été identifiés à partir de 1995 dans un manuscrit des Clés de la miséricorde et secrets de la sagesse.
Le technicien : alambics et bain-marie
Ne vous y trompez pas : Zosime est d’abord un homme de laboratoire. Ses manuscrits sont accompagnés de dessins d’appareils, et il décrit les différentes parties des instruments de distillation. Il cite abondamment une autorité plus ancienne, Marie la Juive, dont nous ne connaissons les idées que par lui. Il lui attribue la description de plusieurs instruments : le tribikos, un alambic à trois becs ; la kerotakis, un appareil où des vapeurs agissent sur des métaux en circuit fermé ; et un procédé de chauffage doux dans l’eau qui a gardé son nom jusque dans nos cuisines, le bain-marie.
Dans son livre Becoming Gold (2018), l’historienne Shannon Grimes va plus loin : elle propose de voir en Zosime un prêtre-scribe lié aux ateliers des temples égyptiens, où l’on fabriquait et coloriait les statues des dieux. C’est une hypothèse argumentée, pas une certitude, mais elle a le mérite de rappeler que cette alchimie naît dans un monde où travailler le métal et servir les dieux pouvaient être la même chose.
Le mystique : les Visions
Et puis il y a l’autre Zosime, celui qui a fasciné Carl Gustav Jung. Dans un traité intitulé Sur la vertu, il raconte une série de rêves. Il voit un autel en forme de coupe peu profonde, auquel on accède par quinze marches. Un prêtre, Ion, s’y présente comme le prêtre des sanctuaires intérieurs et annonce qu’il subit un tourment insupportable. Suivent des scènes de démembrement et d’êtres humains brûlés et bouillis dans l’eau, qui se transforment. Entre deux rêves, Zosime se réveille et se demande si tout cela n’est pas, au fond, la « composition des eaux ».
Ambiance garantie. Mais l’intention est claire : ce qui arrive aux personnages du rêve est une image de ce qui arrive à la matière dans le vase, qu’on dissout, qu’on chauffe, qu’on « tue » pour la faire renaître. Zosime puise aussi dans l’imagerie hermétique : le vase alchimique y joue le rôle du cratère dans lequel l’initié est plongé pour être purifié. C’est l’une des premières fois qu’on voit, noir sur blanc, l’idée que le travail sur la matière et la transformation intérieure se répondent. Toute la future symbolique des étapes du Grand Œuvre est déjà en germe.
Jung a consacré à ces visions une conférence au cercle Eranos d’Ascona en 1937, reprise dans ses Études alchimiques. Il y voyait un matériau psychologique de premier ordre, tout en reconnaissant, avec un certain humour, que la chimie n’a rien à apprendre de la vision de Zosime. On ne saurait mieux dire.
Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.
Hermès, gnostiques et « divin Zosime »
Zosime cite Hermès Trismégiste et emprunte au vocabulaire des courants gnostiques de son temps. Le chercheur Kyle Fraser a montré à quel point sa vision de l’alchimie ressemble à un baptême spirituel. Les auteurs byzantins qui le recopient l’appellent volontiers le « divin Zosime », et sa réputation passera ensuite dans le monde arabe, où l’alchimie va prendre un nouvel envol avec le corpus de Jabir ibn Hayyan.
Le mot « pierre philosophale » n’apparaît pas encore chez lui, mais on y trouve déjà l’idée d’un agent capable de transformer les métaux. La suite de cette histoire est racontée dans l’article sur la pierre philosophale.
Ce qu’il faut retenir
Zosime de Panopolis, c’est l’alchimie à l’état natif : un artisan savant, qui sait de quoi il parle quand il décrit un alambic, et qui en même temps lit dans ses fioles une histoire de mort et de renaissance. Cette double nature, technique et spirituelle, collera à l’alchimie pendant quinze siècles. Pour la vue d’ensemble, retrouvez l’histoire de l’alchimie.
✦ La série : l’alchimie
Le point de départ : L’alchimie : définition, origines et histoire de l’art hermétique
Les alchimistes : Zosime de Panopolis · Jabir ibn Hayyan et l’alchimie arabe · Nicolas Flamel · Paracelse · Fulcanelli
Le Grand Œuvre : La pierre philosophale · Les étapes du Grand Œuvre · Le bestiaire alchimique
Les grands livres d’images : Le Splendor Solis · Le Rosarium philosophorum · Le Mutus Liber
Sources
- Michèle Mertens (éd. et trad.), Zosime de Panopolis. Mémoires authentiques, Les Alchimistes grecs, t. IV, 1re partie, Paris, Les Belles Lettres, 1995.
- Marina Escolano-Poveda, « Zosimos Aigyptiakos. Identifying the Imagery of the “Visions” and Locating Zosimos of Panopolis in His Egyptian Context », ARYS, 20, 2022, p. 77-134 (en ligne).
- Joshua Werrett, The Visions of Zosimos of Panopolis: Text, Translation, and Commentary, thèse, université d’Oxford, 2024 (en ligne) (dates proposées).
- Shannon Grimes, Becoming Gold: Zosimos of Panopolis and the Alchemical Arts in Roman Egypt, Auckland, Rubedo Press, 2018.
- Kyle A. Fraser, « Baptised in Gnôsis: The Spiritual Alchemy of Zosimos of Panopolis », Dionysius, vol. 25 (en ligne).
- Carl Gustav Jung, « Les visions de Zosime » (conférence Eranos, 1937), dans Études alchimiques, Œuvres complètes, vol. 13.
- Marie-Louise von Franz, Niklaus von Flüe and Saint Perpetua: A Psychological Interpretation of Their Visions (passage sur l’autel à quinze marches de Zosime).
- Wikipédia (en), « Zosimos of Panopolis » et « Mary the Jewess », consultés en octobre 2026.



