Il a écrit, dit-on, des milliers de livres. Il aurait enseigné l’écriture aux Égyptiens, révélé l’alchimie, annoncé la venue du Christ et gravé les secrets de l’univers sur une tablette d’émeraude. Il a son portrait en marbre à l’entrée de la cathédrale de Sienne. Il n’a qu’un petit défaut : il n’a probablement jamais existé. Voyons comment un dieu est devenu un sage, puis un prophète.

Au départ, deux dieux
Hermès Trismégiste est le fruit d’un mariage divin. D’un côté, Thot, le dieu égyptien de l’écriture, du calcul et de la sagesse, souvent représenté en ibis ou en homme à tête d’ibis. De l’autre, Hermès, le dieu grec messager, patron de la parole et de l’interprétation. Quand les Grecs s’installent en Égypte après Alexandre le Grand, ils pratiquent ce que les historiens appellent l’interpretatio graeca : ils reconnaissent leurs propres dieux dans ceux des Égyptiens. Thot devient Hermès, et les deux sont vénérés ensemble dans l’ancien temple de Thot à Khemenou, que les Grecs rebaptisent Hermopolis, « la ville d’Hermès ».
Cicéron, au Ier siècle avant notre ère, garde la trace de cette fusion. Dans La Nature des dieux (livre III, 56), il recense plusieurs Mercure (le nom latin d’Hermès), dont un qui se serait enfui en Égypte et y aurait donné « les lois et les lettres » : celui que les Égyptiens appellent Theuth, autrement dit Thot.
Pourquoi « trois fois très grand » ?
Trismégistos, en grec, signifie littéralement « trois fois très grand ». L’explication la plus solide est égyptienne : Thot portait des titres de superlatif répété. Le dictionnaire des dieux égyptiens de George Hart cite au temple d’Esna l’épithète « Thot le grand, le grand, le grand ». Brian Copenhaver signale qu’une formule de ce type apparaît dès 172 avant notre ère, dans le compte rendu d’une réunion du culte de l’ibis près de Memphis. Garth Fowden, plus prudent, place les premières attestations datables de « Trismégiste » au IIe siècle de notre ère, chez Athénagore d’Athènes et Philon de Byblos. Les spécialistes ne sont donc pas d’accord sur la date exacte, mais l’origine égyptienne du triple superlatif fait consensus.
Évidemment, chaque époque a eu son interprétation. Au Xe siècle, l’encyclopédie byzantine Souda affirme qu’il aurait été appelé ainsi parce qu’il avait loué la Trinité. À la Renaissance, Marsile Ficin explique qu’Hermès fut le plus grand philosophe, puis le plus grand prêtre, puis le plus grand roi : trois fois grand. Des explications pieuses, mais sans fondement historique.
L’auteur d’une bibliothèque entière
Comme Thot était le dieu des scribes, il était logique de lui attribuer des livres. Beaucoup de livres. Les écrits placés sous son nom, les Hermetica, traitent d’astrologie, d’alchimie, de magie, de plantes médicinales, mais aussi de théologie et du salut de l’âme. Les plus célèbres sont réunis dans le Corpus Hermeticum et l’Asclépius. Dans ces dialogues, Hermès n’est plus un dieu, mais un sage égyptien divinisé qui instruit ses disciples : son fils Tat, Asclépius (petit-fils, nous dit-on, du dieu médecin) et Ammon.
C’est ce qu’on appelle la pseudépigraphie : attribuer un texte à une figure prestigieuse du passé pour lui donner de l’autorité. Les auteurs réels sont anonymes, et sans doute nombreux.
Prophète païen, contemporain de Moïse
Les premiers chrétiens se sont beaucoup intéressés à Hermès. Lactance, au début du IVe siècle, le présente dans ses Institutions divines comme un homme d’une très grande antiquité, si savant qu’on l’appela Trismégiste, et il cite ses écrits comme un témoignage païen en faveur du Fils de Dieu. Saint Augustin, quelques décennies plus tard, est beaucoup plus méfiant : il reproche à Hermès d’avoir défendu des statues habitées par des démons.
À la Renaissance, l’image positive l’emporte. Hermès est vu comme le premier maillon d’une « théologie antique » qui annonce le christianisme, et souvent comme un contemporain de Moïse. C’est précisément l’inscription qu’on lit sous son portrait de marbre, posé en 1488 à l’entrée de la cathédrale de Sienne : Hermes Mercurius Trismegistus contemporaneus Moysi. J’y reviens dans l’article sur Ficin et la Renaissance hermétique.
Idris et les trois Hermès
Le monde musulman a lui aussi adopté Hermès, et pas qu’un peu. Les savants arabes l’identifient au prophète Idris, mentionné deux fois dans le Coran (sourates 19 et 21), lui-même rapproché de l’Hénoch biblique. Au IXe siècle, l’astrologue Abu Ma’shar de Balkh raconte qu’il y aurait eu en fait trois Hermès : un premier, héros civilisateur comparable à Thot, qui aurait gravé en hiéroglyphes les principes de la science sacrée ; un deuxième, à Babylone, qui aurait initié Pythagore ; un troisième, premier maître de l’alchimie. Cette légende, détaillée dans l’article sur l’Hermès arabe, a ensuite voyagé jusqu’en Europe.
Alors, a-t-il existé ?
Rien ne permet de le dire. Aucune source ne documente un homme historique de ce nom, et depuis le travail du philologue Isaac Casaubon en 1614, on sait que les textes philosophiques d’Hermès datent des premiers siècles de notre ère. Hermès Trismégiste est une figure littéraire et religieuse, née de la rencontre de deux dieux et de deux cultures, puis enrichie par chaque civilisation qui l’a accueillie. Et c’est peut-être pour cela qu’il fascine tant : chacun y a vu le sage qu’il cherchait.
Pour la vue d’ensemble de cette tradition, retrouvez l’histoire de l’hermétisme.
✦ La série : l’hermétisme
Le point de départ : L’hermétisme : histoire d’une tradition, d’Hermès Trismégiste à nos jours
Le maître et ses textes : Hermès Trismégiste · Le Corpus Hermeticum · L’Asclépius · La Table d’émeraude
Les grandes étapes : L’Hermès arabe et l’hermétisme médiéval · Ficin et la Renaissance hermétique · Isaac Casaubon, l’homme qui a daté Hermès · L’hermétisme moderne, de la Golden Dawn au Kybalion
Sources
- Christian H. Bull, The Tradition of Hermes Trismegistus: The Egyptian Priestly Figure as a Teacher of Hellenized Wisdom, Leyde, Brill, 2018, p. 31-96 (origines de la figure).
- Garth Fowden, The Egyptian Hermes, Cambridge University Press, 1986 (premières attestations de l’épithète).
- Brian P. Copenhaver, Hermetica, Cambridge University Press, 1992, introduction (épithète en 172 av. J.-C., Souda, Hermès contemporain de Moïse).
- George Hart (dir.), The Routledge Dictionary of Egyptian Gods and Goddesses, 2e éd., 2005, p. 158 (épithète de Thot à Esna).
- Cicéron, De natura deorum, III, 56 (texte latin).
- Lactance, Institutions divines, I, 6 et IV, 6 (texte en ligne).
- Augustin, La Cité de Dieu, VIII, 23-26 (texte en ligne).
- Kevin van Bladel, The Arabic Hermes, Oxford University Press, 2009, chap. 4, « The Three Hermeses » (résumé).
- Marsile Ficin, Argumentum du Pimander, éd. 1472, via Source Library (le philosophe, le prêtre, le roi).
- Wikipédia (en), « Hermes Trismegistus », consulté en octobre 2026.
- Image : Metropolitan Museum of Art, Inlay depicting Thoth as the ibis, 26.7.992 (domaine public).



