Un livre d’alchimie sans texte. Pas de recette, pas de sermon, pas de citation d’Hermès : quinze gravures, un titre, et débrouillez-vous. Publié à La Rochelle en 1677, le Mutus Liber, le « livre muet », est sans doute l’ouvrage le plus énigmatique de toute la littérature alchimique. Ce qui n’a pas empêché, bien au contraire, des générations de commentateurs de le faire parler.

Frontispice du Mutus Liber : un homme endormi au pied d'une échelle sur laquelle deux anges soufflent dans des trompettes, dans une couronne de roses
Le frontispice du Mutus Liber : Jacob endormi, l’échelle et les anges à trompettes. La Rochelle, Pierre Savouret, 1677 (domaine public).

Un livre qui ne dit rien… ou presque

L’ouvrage paraît en 1677 chez l’imprimeur rochelais Pierre Savouret, avec privilège du roi. Il compte un frontispice et quatorze planches gravées sur cuivre. Pour tout texte, un titre, un court avis au lecteur et le privilège royal. Le titre, lui, ne manque pas d’aplomb : Mutus liber, in quo tamen tota philosophia hermetica figuris hieroglyphicis depingitur, c’est-à-dire « Livre muet, dans lequel toutefois toute la philosophie hermétique est représentée en figures hiéroglyphiques ». L’ouvrage est dédié aux seuls « fils de l’art », et signé par un auteur « dont le nom est Altus ».

Le tirage a dû être minuscule : quelques dizaines d’exemplaires sans doute, dont une douzaine sont aujourd’hui connus dans les grandes bibliothèques. Celui de la Bibliothèque nationale de France est le seul connu à avoir été imprimé sur vélin.

Qui se cache derrière « Altus » ?

Le privilège royal nomme un certain Jacob Saulat, sieur des Marez. Pendant longtemps, on a cherché ce personnage, ou bien on a attribué le livre à d’autres Rochelais, comme le médecin Jacob Tollé. La solution est venue en 1976, avec un article de l’archiviste Jean Flouret : Jacob Saulat est l’anagramme d’Isaac Baulot, un médecin de La Rochelle. La BnF retient aujourd’hui cette identification.

Un indice savoureux vient d’Irlande. La bibliothèque Marsh, à Dublin, conserve un exemplaire de 1677 qui appartenait à Élie Bouhéreau, un érudit rochelais. On y lit, de sa main, « Ex dono Authoris », « don de l’auteur », et sous l’avis au lecteur : « Author Isaac Baulot ». Difficile de faire plus clair. L’historien Patrick Sembel pense que plusieurs personnes ont participé au projet autour de Baulot, dont le graveur Abraham Thévenin et les savants Élie Bouhéreau et Élie Richard.

Ce que montrent les planches

Le frontispice reprend le songe de Jacob dans la Genèse : un homme dort au pied d’une échelle sur laquelle des anges montent et descendent en soufflant dans des trompettes. Autour de l’image, des séries de chiffres suivis de « Neg » et « Tued ». Les commentateurs y ont vu des références bibliques écrites à l’envers : Neg pour Gen (Genèse), Tued pour Deut (Deutéronome), avec des versets qui parlent du songe de Jacob et de la rosée du ciel. Même quand il se tait, le livre aime les jeux de piste.

Les planches suivantes montrent surtout un homme et une femme au travail, dans leur laboratoire ou dans la campagne : ils remplissent et chauffent des vases, versent, distillent, scellent des fioles. Des figures mythologiques, le Soleil et la Lune assistent à certaines opérations. Une planche célèbre montre un bélier et un taureau, signes du printemps, de part et d’autre de récipients posés au sol sous des rayons venus du ciel : beaucoup de commentateurs y lisent la récolte de la rosée de printemps, qui jouerait un rôle dans l’Œuvre. La dernière planche, qui montre le couronnement de l’adepte, porte une inscription latine : Oculatus abis, « tu t’en vas les yeux ouverts ».

Ce couple qui travaille ensemble est l’une des grandes originalités du livre, et il fait écho à la légende de Nicolas Flamel et de Pernelle. Les différentes étapes représentées sont souvent rapprochées des étapes du Grand Œuvre.

Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.

Rééditions et commentateurs

Le livre ne reste pas confidentiel bien longtemps. Dès 1702, Jean-Jacques Manget le reprend, avec de nouvelles gravures, à la fin de sa grande anthologie genevoise, la Bibliotheca chemica curiosa. Une troisième édition gravée paraît vers 1760 à Paris. Puis il est un peu oublié, avant de revenir au premier plan au XXe siècle grâce aux auteurs qui se présentent comme des alchimistes initiés :

  • Pierre Dujols, sous le pseudonyme de Magophon, publie en 1914 une Hypotypose du Mutus Liber ;
  • Eugène Canseliet, disciple de Fulcanelli, publie en 1967 L’Alchimie et son Livre muet ;
  • Serge Hutin lui consacre la même année ses Commentaires sur le Mutus Liber.

De son côté, Carl Gustav Jung possédait un exemplaire de l’édition de 1677, aujourd’hui consultable en ligne, et il s’en est servi pour illustrer Psychologie et alchimie. Plus récemment, Jean Flouret et Patrick Sembel ont cherché à replacer le livre dans le contexte religieux et savant de La Rochelle au XVIIe siècle, ville protestante où Baulot et ses amis évoluaient. Une approche moins spectaculaire que celle des initiés, mais qui ne manque pas de sel : un livre qui se tait se prête mieux que tout autre aux projections.

Pour la vue d’ensemble, retrouvez l’histoire de l’alchimie, et pour apprendre à lire ce genre d’image, l’article Décrypter une image alchimique.

Sources

  • Bibliothèque nationale de France, « Mutus liber, in quo tamen tota philosophia hermetica… », Rés. Vélins 514.
  • Jean Flouret, « À propos de l’auteur du Mutus Liber », Revue française d’histoire du livre, n° 11, avril-juin 1976, p. 205-211.
  • Marsh’s Library, Dublin, notice de l’exemplaire Bouhéreau (annotations « Ex dono Authoris » et « Author Isaac Baulot »).
  • Patrick Sembel, Hermès atlantique. Le Mutus Liber, 1677, L’Éloge d’éther, 2015.
  • Eugène Canseliet, L’Alchimie et son Livre muet, Paris, Pauvert, 1967.
  • Adam McLean, « Editions of the Mutus Liber », The Alchemy Web Site.
  • Exemplaire de C. G. Jung (1677), consultable sur e-rara.
  • Wikipédia (en), « Mutus Liber », consulté en octobre 2026.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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