Noir, blanc, jaune, rouge. Si l’alchimie avait un drapeau, il serait sans doute rayé de ces quatre couleurs. Pendant des siècles, les alchimistes ont décrit le chemin vers la pierre philosophale comme une succession de teintes prises par la matière dans le vase. Ces couleurs ont donné leurs noms latins aux étapes du Grand Œuvre : nigredo, albedo, citrinitas et rubedo. Encore faut-il savoir d’où elles viennent, et pourquoi l’une d’elles a fini par se faire porter pâle.

Une idée grecque
Le schéma en quatre couleurs remonte aux alchimistes grecs de l’Égypte romaine. Ils parlaient de melanôsis (noircissement), leukôsis (blanchiment), xanthôsis (jaunissement) et iôsis (un rougissement, parfois traduit par « violacement »). Chez Zosime de Panopolis, vers l’an 300, le noircissement des métaux dans l’appareil appelé kerotakis est déjà une étape décisive.
Rien de mystique au départ : ces artisans observaient réellement des changements de couleur quand ils chauffaient, fondaient ou traitaient leurs métaux, et l’objectif était souvent de « teindre » un métal pour lui donner l’aspect de l’argent puis de l’or. C’est la répétition et la mise en système de ces observations qui en a fait une grille symbolique.
L’œuvre au noir : la nigredo
Tout commence par une mort. La matière de départ doit être dissoute, décomposée, « putréfiée ». Les textes parlent de tombeau, de cadavre, de roi tué, de corbeau, de soleil noir. C’est l’étape la plus redoutée, et souvent la plus longue. Le corbeau en est le symbole classique, comme je l’explique dans l’article sur le bestiaire alchimique.
Cette idée qu’il faut d’abord tout défaire pour reconstruire est résumée par une formule souvent citée : solve et coagula, « dissous et coagule ». Si vous connaissez la devise VITRIOL du cabinet de réflexion maçonnique, vous êtes en terrain familier : descendre dans les profondeurs avant de remonter.
La queue de paon, entre deux couleurs
Entre le noir et le blanc, de nombreux auteurs signalent une apparition de couleurs multiples et changeantes, la cauda pavonis, la « queue de paon ». Le Splendor Solis lui consacre une magnifique image, avec un paon qui fait la roue dans une fiole. Selon les textes, ces « toutes les couleurs » conduisent ensuite au blanc unique, qui les contient toutes.
L’œuvre au blanc : l’albedo
Après la décomposition vient la purification, souvent décrite comme un lavage (ablutio) ou un baptême. La matière blanchit. C’est l’étape de la Lune, de l’argent, de la reine, du cygne. Le résultat est parfois appelé la « pierre au blanc », capable selon les traités de transmuter les métaux en argent. Jung a une jolie formule pour situer cette étape : l’albedo serait le point du jour, mais ce n’est qu’avec la rubedo que le soleil se lève.
L’œuvre au jaune : la citrinitas, l’étape oubliée
Voici la couleur qui s’est fait discrète. Dans le schéma grec, le jaunissement était une étape à part entière. Mais à partir du XVe ou du XVIe siècle, comme le note Jung dans Psychologie et alchimie, beaucoup d’auteurs ne retiennent plus que trois couleurs : noir, blanc, rouge. La citrinitas est alors absorbée dans la rubedo ou rarement mentionnée. Plusieurs traditions modernes l’ont remise à l’honneur, et elle garde un rôle de transition : celui de l’aube dorée entre la lumière lunaire et le plein soleil.
L’œuvre au rouge : la rubedo
C’est l’aboutissement : la matière rougit, se fixe, et la pierre philosophale est obtenue. Le rouge est la couleur du Soleil, de l’or, du roi, du phénix. Dans de nombreuses images, c’est le moment de l’union parfaite du roi et de la reine, des principes masculin et féminin, que le Rosarium philosophorum représente par une figure double, le Rebis.
Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.
Les douze portes de Ripley
Les couleurs ne sont pas la seule façon de découper le Grand Œuvre. Beaucoup d’auteurs décrivent plutôt une suite d’opérations. L’exemple le plus célèbre est celui du chanoine anglais George Ripley, qui dans son Compound of Alchymy (1471) décrit douze « portes » : calcination, solution, séparation, conjonction, putréfaction, congélation, cibation (nourrissage), sublimation, fermentation, exaltation, multiplication et projection. D’autres auteurs en comptent sept, d’autres moins encore. Il n’y a jamais eu de programme officiel du Grand Œuvre, et c’est l’une des choses qui rendent les textes si difficiles à lire.
Une lecture psychologique : Jung
Au XXe siècle, Carl Gustav Jung a donné à ces étapes une seconde vie. Pour lui, les alchimistes projetaient sur la matière des processus psychiques qu’ils vivaient sans le savoir. La nigredo devient la confrontation avec ses zones d’ombre, l’albedo une forme d’éclaircissement, et la rubedo l’intégration de la personnalité, ce qu’il appelle l’individuation. Cette lecture est très féconde sur le plan symbolique et spirituel, mais les historiens rappellent qu’elle ne dit pas ce que faisaient réellement les alchimistes dans leurs laboratoires, où beaucoup manipulaient de vraies substances avec des objectifs bien concrets. Les deux lectures ne s’excluent pas, à condition de ne pas les confondre.
C’est aussi pour cette raison que l’alchimie a été si souvent rapprochée de la transmutation intérieure. Pour la vue d’ensemble de cet art, retrouvez l’histoire de l’alchimie.
✦ La série : l’alchimie
Le point de départ : L’alchimie : définition, origines et histoire de l’art hermétique
Les alchimistes : Zosime de Panopolis · Jabir ibn Hayyan et l’alchimie arabe · Nicolas Flamel · Paracelse · Fulcanelli
Le Grand Œuvre : La pierre philosophale · Les étapes du Grand Œuvre · Le bestiaire alchimique
Les grands livres d’images : Le Splendor Solis · Le Rosarium philosophorum · Le Mutus Liber
Sources
- Carl Gustav Jung, Psychologie et alchimie (1944), Œuvres complètes, vol. 12, § 333-334 (les quatre couleurs, leur réduction à trois, la queue de paon) ; extrait sur ARAS.
- Joshua Werrett, The Visions of Zosimos of Panopolis, thèse, université d’Oxford, 2024, chapitre « Scientific Context: kerotakis and melanōsis » (en ligne).
- Lawrence M. Principe, The Secrets of Alchemy, University of Chicago Press, 2013.
- Stanton J. Linden (éd.), The Alchemy Reader: From Hermes Trismegistus to Isaac Newton, Cambridge University Press, 2003 (George Ripley).
- Princeton University Library, exposition « Prime Matter » (solve et coagula, symboles des couleurs).
- Wikipédia (en), « Magnum opus (alchemy) », consulté en octobre 2026.
- Image : Splendor Solis, planche 19, via Wikimedia Commons (domaine public).



