Il y a des maîtres qui écrivent cinquante volumes et que plus personne ne lit. Et il y a Isaac Luria : il enseigne environ deux ans, meurt vers 38 ans, n’écrit presque rien… et change pour toujours la Kabbale. Comme quoi, ce n’est pas le nombre de pages qui compte.
Une vie courte
Isaac ben Salomon Luria naît à Jérusalem en 1534 et grandit en Égypte. Vers 1570, il s’installe à Safed, en Galilée. Cette petite ville est alors un foyer exceptionnel de la mystique juive, peuplé en partie de descendants des Juifs expulsés d’Espagne en 1492. Il y étudie auprès de Moïse Cordovero, que la Britannica décrit comme le plus grand kabbaliste de son temps, mort en 1570.
Luria réunit à son tour un cercle de disciples. On le surnomme l’« Ari », le lion, d’après les initiales de son nom en hébreu. Il meurt dans une épidémie qui frappe Safed en 1572. Sur la date exacte, les sources ne s’accordent pas : la Britannica donne le 5 août 1572, d’autres sources le 25 juillet. Nous ne savons pas trancher.
Un maître qui n’écrit pas
Luria n’a laissé que très peu de textes de sa main, notamment quelques hymnes. Son enseignement nous est connu par ses disciples, surtout Hayyim Vital, qui le met par écrit dans un vaste ensemble dont le titre le plus connu est Etz Hayyim, « L’Arbre de vie ». Vital fit même signer aux autres disciples un engagement à ne pas divulguer l’enseignement du maître en dehors du cercle. Ce que nous appelons « kabbale lurianique » est donc, en pratique, la kabbale de Luria telle que Vital l’a transmise.

Première idée : le tsimtsoum, Dieu se retire
Voici le problème que Luria se pose : si Dieu est infini et occupe tout, où mettre le monde ? Sa réponse est le tsimtsoum, la « contraction » ou le « retrait ». Avant de créer, Dieu se retire en lui-même pour laisser un espace vide. La création commence donc par une absence, un geste de retrait. C’est une idée étonnante : pour créer, Dieu commence par faire de la place.
Deuxième idée : la brisure des vases
Dans cet espace, Dieu envoie un rayon de lumière destiné à être contenu dans des « vases ». Mais la plupart de ces vases ne supportent pas l’intensité de la lumière et se brisent : c’est la shevirat ha-kelim, la brisure des vases. Des étincelles de lumière divine tombent alors, prisonnières des débris, appelés qelipot, les « écorces ». Selon la Britannica, c’est ainsi que la disharmonie et le mal entrent dans le monde. Le mal, chez Luria, n’est donc pas une puissance autonome : c’est de la lumière captive.
Troisième idée : le tikkoun, réparer le monde
Reste à tout remettre en ordre. C’est le tikkoun (ou tiqqun), la « réparation » ou « restauration ». Et c’est là que l’homme intervient : par la prière, par les intentions mystiques qui l’accompagnent et par l’observance des commandements, il libère les étincelles et les fait remonter à leur source. Chaque geste religieux devient une petite opération de réparation cosmique. On comprend pourquoi cette doctrine a tant parlé à des communautés marquées par l’exil.
Une influence immense
Selon la Britannica, la kabbale lurianique devient le cadre dominant de la mystique juive ultérieure. Elle joue un rôle dans le mouvement du faux messie Sabbataï Tsevi au XVIIe siècle, puis dans le hassidisme, né environ un siècle plus tard. Elle passe aussi chez les chrétiens grâce à la Kabbala Denudata de Knorr von Rosenroth, dont vient la gravure ci-dessus. Voyez l’article sur la kabbale chrétienne.
Pour comprendre d’où viennent les sefirot que Luria réorganise, lisez notre article sur l’arbre des séfirot. Et pour le grand texte qu’il commentait sans cesse, voyez le Zohar.
✦ La série : la Kabbale
Le point de départ : La Kabbale : histoire de la mystique juive, de la Provence aux occultistes
Les livres et les idées : Le Sefer Yetsirah · Le Zohar · L’arbre des séfirot · Isaac Luria et la kabbale de Safed
Hors du judaïsme : La kabbale chrétienne · La kabbale des occultistes · Les 22 lettres hébraïques et le tarot
Légende : Le golem
Sources
- Encyclopædia Britannica, « Isaac ben Solomon Luria » (naissance 1534 à Jérusalem, mort le 5 août 1572 à Safed, Cordovero, Vital, tsimtsoum, shevirat ha-kelim, tiqqun, influence).
- Encyclopedia.com, « Luria, Isaac ben Solomon ».
- Wikipedia, « Isaac Luria » (date du 25 juillet 1572, surnom Ari, hymnes, engagement des disciples de Vital).
- Lawrence Fine, Physician of the Soul, Healer of the Cosmos: Isaac Luria and His Kabbalistic Fellowship, Stanford University Press, 2003.



