Si l’alchimie avait son musée du Louvre, le Splendor Solis y aurait sa salle. Vingt-deux peintures sur parchemin, rehaussées d’or, encadrées comme les pages d’un livre d’heures, où des rois meurent et renaissent, des paons font la roue dans des fioles et un soleil noir se couche sur le monde. La « Splendeur du Soleil » est sans doute le plus beau manuscrit alchimique jamais réalisé. C’est aussi un petit chef-d’œuvre d’énigmes, à commencer par celle de son auteur.

Un manuscrit de luxe des années 1530

Le plus ancien exemplaire connu est conservé au Kupferstichkabinett de Berlin. Le conservateur Jörg Völlnagel le date de 1531-1532 ; d’autres auteurs proposent 1532-1535. Il a probablement été réalisé dans un atelier d’Augsburg, ville où le texte original, en sept parties, serait apparu. C’est un objet coûteux, peint sur vélin et doré, mais il ne contient aucun indice sur son commanditaire. Völlnagel a aussi remarqué que certains motifs empruntent à des gravures sur bois de Georg Pencz datées de 1531, ce qui fixe la date la plus haute possible.

L’exemplaire le plus célèbre est celui de la British Library, le manuscrit Harley 3469, daté de 1582. C’est lui que reproduisent la plupart des livres, et c’est souvent lui que l’on considère comme le plus beau. On connaît une vingtaine de versions du texte, plus ou moins illustrées, notamment à Kassel, Paris et Nuremberg. Le texte est imprimé pour la première fois en 1598, à Rorschach, au bord du lac de Constance, dans un recueil intitulé Aureum Vellus, la « Toison d’or », puis réédité à Hambourg en 1708 avec des gravures.

Salomon Trismosin, le maître qui n’existait pas

On attribue traditionnellement le Splendor Solis à Salomon Trismosin, un alchimiste qui aurait été le maître de Paracelse. Le problème, c’est que son nom n’apparaît pas dans les manuscrits les plus anciens. L’attribution n’apparaît qu’avec l’édition imprimée de 1598, qui s’ouvre d’ailleurs sur une autobiographie de Trismosin racontant ses voyages à la recherche de la pierre. Les spécialistes le considèrent comme un personnage légendaire. L’historienne Georgiana Hedesan a montré qu’il s’agissait très probablement d’une création des disciples de Paracelse, désireux de rattacher leur maître à une lignée d’adeptes anciens. Le nom d’Ulrich Poysel a aussi été avancé, mais le chercheur Rafał Prinke conteste cette attribution comme la précédente. En clair : on ne sait pas qui a écrit le Splendor Solis.

Ce que racontent les vingt-deux images

La série s’ouvre sur les armoiries de l’art, un blason au Soleil, puis sur un philosophe montrant une fiole. Viennent ensuite un chevalier debout sur une double fontaine, un roi sous le Soleil et une reine sous la Lune, des mineurs qui creusent une colline, et plusieurs scènes de mort et de renaissance : un homme démembré, un roi noyé, un personnage qui sort d’un marais. Comme dans le Rosarium philosophorum, l’Œuvre est d’abord une histoire de dissolution et de résurrection.

Le cœur du manuscrit est une série de sept fioles, chacune placée sous le règne d’une planète, dont le dieu passe dans le ciel sur son char tandis que, en bas, ses « enfants » s’adonnent aux activités qu’il gouverne. Dans les fioles, la matière se transforme : un dragon à trois têtes, un paon qui fait la roue, puis une reine blanche et un roi rouge, autrement dit la teinture blanche et la teinture rouge. Les dernières images montrent un soleil noir qui se couche, des enfants qui jouent, des femmes qui lavent du linge, et enfin un soleil radieux qui se lève sur une ville. Cette organisation reprend des modèles plus anciens, comme la séquence du Pretiosissimum Donum Dei, un texte du XVe siècle.

Enluminure du Splendor Solis : un paon déploie sa queue dans une fiole couronnée, sous le char de Vénus
La queue de paon dans la fiole de Vénus, planche 16 du Splendor Solis (domaine public).

On peut rapprocher cette progression des étapes du Grand Œuvre : le noir de la putréfaction, la queue de paon, le blanc de la reine, le rouge du roi. Mais il faut rester prudent : le manuscrit ne suit pas un schéma de couleurs mécanique, et chaque image superpose plusieurs niveaux de sens, techniques, astrologiques et spirituels. Les animaux qui y figurent ont leur propre article, le bestiaire alchimique.

Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.

Le soleil noir

Parmi toutes ces images, l’une a connu une fortune particulière : celle d’un soleil noir au-dessus d’un paysage sombre. Elle évoque la mort de la matière, l’œuvre au noir, et elle a été reprise à l’infini dans la culture ésotérique et artistique moderne. C’est un bon exemple de la manière dont le Splendor Solis parle à la fois au laboratoire et à l’imagination.

Pourquoi il fascine toujours

Le Splendor Solis marque un tournant dans l’histoire des images alchimiques, entre la tradition médiévale et le goût baroque, comme l’a souligné Rafał Prinke. Il a été reproduit en fac-similé, commenté par les occultistes et étudié par les historiens de l’art. Et il reste, cinq siècles plus tard, une invitation à regarder une image lentement, détail après détail, comme on lirait un texte. Pour apprendre à le faire, lisez Décrypter une image alchimique, et pour la vue d’ensemble, l’histoire de l’alchimie.

Sources

  • Jörg Völlnagel, « Illuminating Alchemy’s Colorful Peacock Stage », Staatliche Museen zu Berlin, 2016, repris sur Brewminate (datation 1531-1532, Pencz, enfants des planètes).
  • Jörg Völlnagel, Thomas Hofmeier, Peter Kidd, Joscelyn Godwin, Splendor Solis: Harley MS. 3469, Barcelone, M. Moleiro, 2011.
  • Stephen Skinner, Rafał T. Prinke, Georgiana Hedesan, Joscelyn Godwin, Splendor Solis: The World’s Most Famous Alchemical Manuscript, Londres, Watkins (attribution, Trismosin, Poysel).
  • Facsimile Finder, « Berlin Splendor Solis », Kupferstichkabinett, 78 D 3.
  • Lux et Umbra, notice de l’Aureum vellus, Rorschach, 1598 (en ligne).
  • Adam McLean, « Splendor Solis images » et « Splendor solis », The Alchemy Web Site.
  • Wikipédia (en), « Splendor Solis » et « Salomon Trismosin », consultés en octobre 2026.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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