Imaginez un auteur à qui l’on attribue environ six cents ouvrages, que certains calculs gonflent jusqu’à trois mille traités. Un auteur qui aurait été le disciple d’un imam, le protégé des vizirs de Bagdad, l’inventeur de la chimie. Et maintenant imaginez que, dès le Xe siècle, des gens se demandaient déjà s’il avait vraiment existé. Voici Jabir ibn Hayyan, le plus grand nom de l’alchimie arabe, et sans doute le plus insaisissable.

Gravure ancienne représentant Geber, l'alchimiste arabe, tenant un alambic devant une table couverte de fioles
« Geber alchymiste arabe » : un portrait purement imaginaire, gravé à l’époque moderne. Personne ne sait à quoi ressemblait Jabir (domaine public).

Après Zosime : l’alchimie change de langue

Après Zosime de Panopolis et les alchimistes grecs, l’art continue à Byzance, mais c’est dans le monde islamique qu’il connaît son grand essor. À partir du VIIIe siècle, les savants arabes et persans traduisent et commentent les textes grecs, et ils transforment profondément la discipline. Au passage, ils lui donnent son nom : al-kīmiyā’, qui deviendra alchimia en latin. Ils lui donnent aussi un mot appelé à une belle carrière : al-iksīr, probablement tiré du grec xērion, une poudre sèche qu’on saupoudrait sur les plaies. En latin, cela donnera elixir.

Qui était Jabir ? Personne ne le sait vraiment

Selon la tradition, Abu Musa Jabir ibn Hayyan aurait vécu au VIIIe siècle, entre le Khorassan, dans l’est de l’Iran, et Koufa, en Irak, et serait mort entre 806 et 816. Les écrits qui portent son nom le présentent comme le disciple de l’imam chiite Ja’far al-Sadiq (mort en 765), qu’il appelle « mon maître ». Une tradition plus tardive en fait même un familier du calife Haroun al-Rachid, celui des Mille et Une Nuits. Ça commence à faire beaucoup de belles rencontres.

Le problème, c’est qu’aucune source ne mentionne Jabir avant 900 environ. Le premier à lui consacrer une notice est le bibliographe de Bagdad Ibn al-Nadim, dans son Fihrist, rédigé en 987. Et déjà, il rapporte que certains affirment que Jabir n’a jamais existé. Ibn al-Nadim, lui, n’y croit pas, mais il note la rumeur. Les grands biographes chiites des compagnons des imams, eux, ne le mentionnent pas du tout.

L’enquête de Paul Kraus

Dans les années 1930 et 1940, l’orientaliste Paul Kraus s’attaque au dossier. Son verdict, publié au Caire en 1942-1943, fait encore référence : ces textes ne peuvent pas avoir été écrits par un seul homme, et ils datent pour l’essentiel d’environ 850 à 950. Ses arguments : le vocabulaire philosophique utilisé n’apparaît qu’au milieu du IXe siècle, certains textes grecs cités n’ont été traduits en arabe qu’à la fin de ce siècle, et les doctrines religieuses du corpus correspondent à des courants chiites de la fin du IXe et du début du Xe siècle.

Aujourd’hui, la majorité des spécialistes voient dans « Jabir » le nom collectif d’une école d’alchimistes chiites anonymes. Tout le monde n’est pas d’accord : l’historien Fuat Sezgin a défendu une datation plus haute, et Pierre Lory a montré que certains traités, rédigés en plusieurs couches, ont pu partir d’un noyau plus ancien. Bref, il n’est pas impossible qu’un vrai Jabir ait écrit quelque chose. On ne sait simplement pas quoi.

Ce que contient le corpus jabirien

Environ six cents titres sont connus, et quelque deux cent quinze traités ont survécu. L’essentiel parle d’alchimie, mais on y trouve aussi de la magie des talismans, de la médecine, de la philosophie et de la théologie chiite. Quelques idées ont marqué durablement l’histoire :

  • Les quatre natures. Chaque métal combine le chaud, le froid, le sec et l’humide, deux qualités à l’extérieur et deux à l’intérieur. Le plomb serait froid et sec dehors, chaud et humide dedans ; l’or, l’inverse. Réarrangez les natures et vous changez de métal. Il suffit de trouver le remède capable de le faire : l’élixir.
  • La théorie du soufre et du mercure. Les métaux se formeraient sous terre par l’union de ces deux principes, l’or naissant du soufre le plus pur et le mieux équilibré. Attestée d’abord dans le Secret de la création attribué à Apollonius de Tyane, reprise par les jabiriens, cette théorie restera la base de toutes les explications sur la nature des métaux jusqu’au XVIIIe siècle.
  • La science de la balance. Une tentative de ramener tous les phénomènes à des proportions et à des mesures, dans un système numérique très spéculatif.
  • La chimie « organique ». Là où les Grecs travaillaient surtout sur les minéraux, les jabiriens utilisent aussi des substances végétales et animales. On leur doit la plus ancienne classification systématique de substances chimiques et la plus ancienne recette connue pour tirer du sel ammoniac de matières organiques.

Détail savoureux pour les amateurs d’hermétisme : l’un des traités du corpus contient une version ancienne de la Table d’émeraude, que l’auteur dit tenir de « Balinas le sage », c’est-à-dire Apollonius de Tyane.

Al-Razi, Avicenne et les autres

Jabir n’est pas seul. Le médecin persan Abu Bakr al-Razi (vers 865-925), le Rhazès des Latins, décrit avec précision appareils, substances et opérations. Le philosophe Avicenne, lui, se montre sceptique : pour lui, l’art humain reste plus faible que la nature et ne peut produire de vraie transmutation. Cette division entre partisans et adversaires de la transmutation traversera tout le Moyen Âge.

Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.

De Jabir à Geber : un double latin

Au XIIe siècle, l’Europe latine découvre l’alchimie en traduisant l’arabe, notamment à Tolède et en Espagne. Le Livre des soixante-dix jabirien est traduit par Gérard de Crémone sous le titre Liber de Septuaginta, et le Grand Livre de la miséricorde devient au XIIIe siècle le Liber Misericordiae. Jabir devient Geber.

Et là, l’histoire se complique encore. À la fin du XIIIe siècle, un auteur latin anonyme écrit sous ce nom prestigieux une Summa perfectionis, la « Somme de la perfection », qui deviendra l’un des manuels d’alchimie les plus lus d’Europe jusqu’au XVIIe siècle. L’historien William Newman l’a attribuée de façon argumentée à un franciscain, Paul de Tarente. On parle aujourd’hui de pseudo-Geber. Cette Summa défend une théorie du « mercure seul », où le mercure est la substance pure des métaux et le soufre surtout un facteur de corruption, et elle explique les opérations par l’action de minuscules particules. Une idée qui intéressera beaucoup les chimistes du XVIIe siècle.

Résumons : un Jabir peut-être fictif, sous le nom duquel écrit une école entière, puis un Geber latin qui n’est pas Jabir du tout. L’alchimie aime les masques, et ce n’est pas fini : en Europe, c’est un écrivain public parisien, Nicolas Flamel, qui deviendra malgré lui le plus célèbre des alchimistes.

Pour la vue d’ensemble, retrouvez l’histoire de l’alchimie, et pour l’autre grand Hermès arabe, l’article sur l’hermétisme médiéval et le Picatrix.

Sources

  • Paul Kraus, Jâbir ibn Hayyân : contribution à l’histoire des idées scientifiques dans l’Islam, 2 vol., Le Caire, Institut français d’archéologie orientale, 1942-1943.
  • Pierre Lory, Jâbir ibn Hayyân. Dix traités d’alchimie, Paris, Sindbad, 1983 ; et Alchimie et mystique en terre d’Islam, Lagrasse, Verdier, 1989.
  • Fuat Sezgin, Geschichte des arabischen Schrifttums, t. IV, Leyde, Brill, 1971 (datation plus haute).
  • William R. Newman, The Summa perfectionis of Pseudo-Geber: A Critical Edition, Translation and Study, Leyde, Brill, 1991.
  • Lawrence M. Principe, The Secrets of Alchemy, University of Chicago Press, 2013 (élixir, al-Razi, Avicenne).
  • Encyclopædia Britannica, « Abū Mūsā Jābir ibn Ḥayyān ».
  • Wikipédia (en), « Jabir ibn Hayyan » et « Pseudo-Geber », consultés en octobre 2026.
  • Online Etymology Dictionary, « elixir ».

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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