Il y a des livres d’alchimie qui se lisent. Et il y a le Rosarium philosophorum, qu’on regarde d’abord. Vingt gravures sur bois, publiées à Francfort en 1550, racontent l’histoire d’un roi et d’une reine qui se rencontrent, s’unissent, meurent et renaissent. C’est un peu un roman-photo de la Renaissance, avec une intrigue que les alchimistes ont lue comme une recette et que Carl Gustav Jung a lue comme une psychanalyse. Les deux, évidemment, ont fait couler beaucoup d’encre.
Un « jardin de roses » imprimé à Francfort
Le titre complet est Rosarium philosophorum sive pretiosissimum donum Dei, « La roseraie des philosophes, ou le très précieux don de Dieu ». Il paraît en 1550 à Francfort, chez l’imprimeur Cyriacus Jacob, comme deuxième partie d’un recueil intitulé De alchimia opuscula complura veterum philosophorum. Attention au faux ami : rien à voir avec le chapelet catholique. Au Moyen Âge, un rosarium désigne une anthologie, un jardin où l’on cueille les meilleures fleurs. Ici, les fleurs sont des citations d’autorités alchimiques, assemblées et commentées.
Qui a fait le bouquet ? On ne sait pas. Le texte latin existe dans de nombreux manuscrits, mais aucun de ceux qu’on a retrouvés n’est antérieur à l’édition de 1550. Et curiosité : les légendes des gravures sont en vers allemands, alors que le livre est en latin. L’historien Adam McLean en déduit que les images ont pu être reprises d’un autre projet d’édition en allemand.
Certaines images ont des ancêtres. Le Livre de la Sainte Trinité (Buch der heiligen Dreifaltigkeit), un manuscrit allemand des années 1410, contient déjà des prototypes de trois d’entre elles : deux figures d’androgyne hermétique et une Vierge entourée du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
L’histoire en images
La série s’ouvre sur une fontaine mercurielle surmontée d’un serpent à deux têtes, avec le Soleil, la Lune et des étoiles : c’est la source, la matière liquide de l’Œuvre. Puis entrent en scène un roi, sous le Soleil, et une reine, sous la Lune. Ils se tendent des fleurs, se déshabillent, entrent dans un bain, et s’unissent. La cinquième gravure, intitulée Coniunctio sive coitus, montre leur étreinte sans aucune pudeur. Au XVIe siècle, on ne s’embarrassait pas de métaphores quand il s’agissait d’unir le soufre et le mercure.
Après l’union vient la mort : le couple fusionné gît dans un tombeau. C’est l’œuvre au noir, la putréfaction. Une petite figure, l’âme, s’élève du cadavre, une rosée tombe du ciel pour le laver, puis l’âme redescend. Naît alors un être nouveau, couronné, à deux têtes, homme et femme à la fois : le Rebis, littéralement « la chose double ». La série se termine sur une image inattendue : le Christ ressuscité sortant du tombeau. Chez les alchimistes chrétiens, la résurrection du Christ et la renaissance de la matière purifiée sont deux faces d’un même mystère. Les étapes sont détaillées dans l’article sur les étapes du Grand Œuvre.

Le lion vert qui dévore le Soleil
L’une des gravures les plus célèbres du Rosarium ne montre pas le couple royal, mais un fauve : un lion vert qui dévore le Soleil, dont le sang coule. La légende allemande lui fait dire qu’il est le vrai lion vert qui avale le soleil dans son ventre. Pour les alchimistes, le Soleil, c’est l’or, et le lion vert un dissolvant capable de le « manger ». Les historiens y voient souvent un acide ou un dérivé du vitriol, mais le symbole a reçu bien d’autres lectures. Il a son paragraphe dans le bestiaire alchimique.

Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.
Une longue descendance
Le succès est immédiat. En 1572, le recueil bâlois Artis auriferae reproduit les vingt images sur de nouveaux bois. En 1622, la Philosophia reformata de Johann Daniel Mylius les redessine dans le goût du XVIIe siècle. Des copies manuscrites, parfois en couleurs, circulent jusqu’au XIXe siècle, et l’on en connaît aussi une traduction tchèque de 1578. Le Rosarium rejoint ainsi le Splendor Solis, l’Atalante fugitive et le Mutus Liber parmi les grands livres d’images de l’alchimie.
Jung et la psychologie du transfert
En 1946, Carl Gustav Jung publie La Psychologie du transfert. Il y utilise la première moitié de la série du Rosarium pour décrire ce qui se passe entre un patient et son thérapeute : attraction, fusion, crise, puis transformation des deux. Pour lui, le roi et la reine figurent la rencontre entre la conscience et ce qu’il appelle l’anima ou l’animus. Adam McLean a fait remarquer que Jung ne commente qu’une partie des vingt images, et que la série complète permet d’aller plus loin dans la même direction.
Que l’on suive les alchimistes ou Jung, le message reste le même : rien ne se transforme sans union des contraires, et rien ne renaît sans passer par la mort. Pour la vue d’ensemble, retrouvez l’histoire de l’alchimie.
✦ La série : l’alchimie
Le point de départ : L’alchimie : définition, origines et histoire de l’art hermétique
Les alchimistes : Zosime de Panopolis · Jabir ibn Hayyan et l’alchimie arabe · Nicolas Flamel · Paracelse · Fulcanelli
Le Grand Œuvre : La pierre philosophale · Les étapes du Grand Œuvre · Le bestiaire alchimique
Les grands livres d’images : Le Splendor Solis · Le Rosarium philosophorum · Le Mutus Liber
Sources
- Adam McLean, « A Commentary on the Rosarium philosophorum » et « Rosarium philosophorum room », The Alchemy Web Site.
- Yale University Library, notice de l’édition de 1550, De alchimia opuscula complura veterum philosophorum, Francfort, Cyriacus Jacob (en ligne).
- Karen-Claire Voss, « The Hierosgamos Theme in the Images of the Rosarium Philosophorum », dans Z.R.W.M. von Martels (dir.), Alchemy Revisited, Leyde, Brill, 1990.
- Carl Gustav Jung, La Psychologie du transfert (1946), Œuvres complètes, vol. 16.
- Daniel Benveniste et Joseph L. Henderson, « On the Rosarium Philosophorum », ARAS.
- Wikipédia (en), « Rosary of the Philosophers », consulté en octobre 2026.
- Images : Rosarium philosophorum, Francfort, 1550, via Wikimedia Commons et Source Library (domaine public).



