Ouvrez un traité d’alchimie illustré et vous aurez l’impression de visiter une ménagerie : des lions de toutes les couleurs, des corbeaux, des cygnes, des paons, des aigles, des dragons ailés ou non, et un pélican qui se blesse pour nourrir ses petits. Les alchimistes ne faisaient pas de zoologie : ces animaux sont un langage codé, qui désigne des substances, des opérations ou des moments du Grand Œuvre. Petit guide pour s’y retrouver, avec un avertissement d’emblée : les significations varient selon les auteurs, et aucun dictionnaire officiel n’a jamais existé.

Pourquoi des animaux ?

Les alchimistes avaient deux bonnes raisons de parler par images. La première, c’est le secret : décrire une opération sous forme d’allégorie, c’est la réserver à ceux qui ont la clé. La seconde, c’est que leur monde est vivant. Pour eux, les métaux naissent, mûrissent, meurent et ressuscitent, comme l’explique la doctrine de l’âme du monde. Un animal qui dévore, qui vole ou qui renaît exprime très bien ce que fait la matière dans le vase. L’exposition de Princeton consacrée au rouleau de Ripley le résume bien : les bêtes symboliques foisonnent dans les textes, mais leur sens a changé au fil du temps.

Le lion vert qui dévore le soleil

C’est la star du bestiaire. Dans le Rosarium philosophorum de 1550, un lion vert mord le Soleil, et le sang coule. Le Soleil, c’est l’or ; le lion vert, un agent capable de le dissoudre. Les historiens y voient souvent un acide ou un composé du vitriol. Mais attention, le lion vert n’a pas toujours le même sens : chez les alchimistes anglais, il a aussi désigné une préparation de plomb et de cuivre dissous dans du vinaigre distillé, que l’équipe de Princeton a reconstituée. Il a un frère, le lion rouge, souvent associé au soufre et à la pierre au rouge. Dans le rouleau de Ripley, les deux lions gardent la bouche du fourneau.

Les oiseaux de l’Œuvre

Les oiseaux sont souvent utilisés pour marquer les couleurs, donc les étapes du Grand Œuvre. On les trouve fréquemment dans cet ordre :

  • Le corbeau (ou la corneille) : le noir, la putréfaction, la nigredo. On parle même de « tête de corbeau » pour désigner la matière noircie.
  • Le paon : la fameuse « queue de paon », ces couleurs changeantes qui apparaissent avant le blanc.
  • Le cygne : le blanc, l’albedo, la pureté retrouvée.
  • Le pélican : selon une croyance très ancienne, il se perce la poitrine pour nourrir ses petits de son sang. Symbole chrétien du Christ, il évoque en alchimie le don de soi de la matière qui « nourrit » l’Œuvre. Le mot désignait aussi un vase de verre où le liquide circule en boucle.
  • Le phénix : l’oiseau qui renaît de ses cendres, image de la pierre philosophale achevée et de la rubedo.

L’historien Adam McLean, qui a étudié cette séquence, insiste sur un point : ces oiseaux n’ont pas de sens rigide, et chaque auteur les combine à sa manière.

Enluminure du Splendor Solis : un paon déploie sa queue dans une fiole couronnée, sous le char de Vénus
La queue de paon dans la fiole, planche 16 du Splendor Solis (domaine public).

L’aigle et les dragons : le volatil et le fixe

Une grande partie du travail alchimique consiste à jouer avec ce qui s’envole et ce qui reste au fond du vase : le volatil et le fixe. L’aigle, qui monte vers le ciel, figure souvent la sublimation et les substances volatiles. Les dragons et les serpents, eux, servent à opposer les deux états : un dragon ailé pour le volatil, un dragon sans ailes pour le fixe. Le Livre des figures hiéroglyphiques attribué à Nicolas Flamel met en scène ce combat, et Isaac Newton lui-même mentionne dans ses notes les « dragons de Flamel ».

Le serpent qui se mord la queue, l’ouroboros, est sans doute le plus ancien de tous ces animaux. On le trouve déjà dans les manuscrits de l’alchimie grecque, accompagné de la formule « Un est le Tout ». Il dit l’unité de la matière et le cycle sans fin de la transformation.

Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.

Les autres pensionnaires de la ménagerie

  • Le crapaud : la terre lourde, la matière brute, parfois associé au noir.
  • Le loup : dans l’Atalante fugitive de Michael Maier, un loup dévore le roi ; on l’interprète souvent comme l’antimoine, qui « mange » les impuretés de l’or.
  • Le cerf et la licorne : chez certains auteurs, l’âme et l’esprit qui doivent être réunis dans le corps.
  • La salamandre : l’animal qui vivrait dans le feu, image de ce qui résiste à l’épreuve de la flamme. On la retrouve aussi chez Paracelse comme esprit élémentaire du feu.

Ces associations sont des tendances, pas des règles. Un même animal peut changer de sens d’un livre à l’autre, et c’est précisément ce qui rend la lecture des images alchimiques si passionnante. Pour vous exercer, lisez Décrypter une image alchimique, et pour la vue d’ensemble, l’histoire de l’alchimie.

Sources

  • Princeton University Library, exposition sur le rouleau de Ripley, « Prime Matter » (lions vert et rouge, corbeau, paon, cygne, pélican, reconstitution du lion vert).
  • Adam McLean, « The Birds in Alchemy », texte repris sur Carl Jung Depth Psychology.
  • Carl Gustav Jung, Psychologie et alchimie (1944), Œuvres complètes, vol. 12 (le corbeau symbole de la nigredo, la queue de paon).
  • Isaac Newton, « Sententiæ luciferæ et Conclusiones notabiles », Keynes MS 56, via le Newton Project.
  • Images : Rosarium philosophorum (1550) et Splendor Solis, via Wikimedia Commons et Source Library (domaine public).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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