Dans l’histoire de l’hermétisme telle qu’on la raconte souvent, il y a un grand trou : on saute directement de l’Antiquité à la Renaissance florentine. Or entre les deux, Hermès Trismégiste a mené une vie très active… en arabe. Comme le résume l’historien Kevin van Bladel, la tradition arabe sur Hermès s’est développée pendant sept cents ans avant la redécouverte européenne des textes grecs. Partons à sa rencontre.

Parmi les toutes premières traductions
Quand l’arabe devient, au VIIIe siècle, une grande langue savante, des centaines d’ouvrages grecs, persans et syriaques sont traduits. Les écrits d’Hermès sont parmi les premiers, dès le VIIIe siècle. Il en subsiste au moins une vingtaine : certains traduits du grec ou du moyen-perse, d’autres écrits directement en arabe. Il s’agit surtout de textes d’astrologie, d’alchimie, de talismans et de médecine, autrement dit des Hermetica « techniques ».
Selon van Bladel, la plus ancienne image arabe d’Hermès vient d’ailleurs de l’Iran sassanide, par des traductions en moyen-perse de textes astrologiques. C’est pour cela qu’Hermès est d’abord, en arabe, une grande autorité en astrologie.
Les Sabiens de Harran
On lit souvent que les païens de Harran (dans l’actuelle Turquie), adorateurs des astres appelés « Sabiens », auraient transmis l’hermétisme au monde musulman. Ils tenaient en effet Hermès pour un de leurs prophètes, peut-être même pour le fondateur de leur religion, et ont maintenu leur culte des astres plusieurs siècles après la conquête musulmane. Mais van Bladel, après un examen minutieux des témoignages, conclut qu’il n’y a aucune preuve certaine qu’ils aient traduit des œuvres d’Hermès du grec vers l’arabe. Leur vénération a nourri la légende, sans qu’on puisse en faire les passeurs des textes.
Hermès devient le prophète Idris
Comment un sage païen peut-il trouver sa place dans l’islam ? En devenant prophète. Les savants musulmans identifient Hermès à Idris, un prophète mentionné brièvement dans le Coran (sourates 19 et 21), lui-même rapproché de l’Hénoch de la Bible, ce patriarche qui « marchait avec Dieu ». Hermès devient ainsi un prophète d’avant le Déluge, à qui Dieu aurait révélé les sciences. Van Bladel résume cette transformation par le sous-titre de son livre : de « sage païen » à « prophète de la science ».
L’islamologue Pierre Lory, cité par Antoine Faivre, note toutefois qu’Hermès reste un « prophète sans visage » : contrairement aux grandes figures de la Bible et du Coran, on ne lui connaît pas de traits concrets.
Abu Ma’shar et les trois Hermès
Au milieu du IXe siècle, le grand astrologue persan Abu Ma’shar de Balkh (787-886) écrit un ouvrage d’histoire astrologique, le Livre des milliers. Il y raconte qu’il n’y a pas eu un, mais trois Hermès : le premier, comparable à Thot, aurait gravé en hiéroglyphes les principes de la science sacrée ; le deuxième, à Babylone, aurait été le maître de Pythagore ; le troisième aurait été le premier maître de l’alchimie. Ce récit deviendra la biographie standard d’Hermès dans toute la littérature arabe.
Le livre original est perdu ; on ne le connaît que par des citations, dont la plus ancienne se trouve chez Ibn Juljul, à la fin du Xe siècle. L’historien David Pingree pensait qu’Abu Ma’shar avait inventé cette histoire pour donner du prestige à l’astrologie. Van Bladel n’est pas d’accord : selon lui, Abu Ma’shar a plutôt combiné, en chronologiste scrupuleux, des éléments de l’Antiquité tardive qui parlaient déjà de deux Hermès. Ce débat entre spécialistes n’est pas tranché pour tout le monde, comme le montrent les comptes rendus du livre.
Alchimistes et Table d’émeraude
C’est dans ce monde arabe qu’apparaît la Table d’émeraude, à la fin d’un traité du VIIIe ou IXe siècle, le Secret de la création. Les alchimistes la citent : un texte attribué à Jābir ibn Hayyān en donne une version, et Ibn Umayl, au Xe siècle, commente des sentences d’Hermès dans son Livre de l’eau argentée et de la terre étoilée. Dans ce livre, le narrateur découvre dans un temple égyptien la statue d’un sage tenant une tablette couverte de symboles, celle que montre la miniature ci-dessus.
Retour en Europe : Tolède et les talismans
À partir du XIIe siècle, les traducteurs d’Espagne et d’Italie font passer cette littérature de l’arabe au latin. Le Moyen Âge latin connaissait déjà l’Asclépius ; il découvre désormais un Hermès astrologue, alchimiste et magicien. Quelques titres marquants :
- la Table d’émeraude, dans plusieurs traductions latines du XIIe siècle ;
- le Livre des vingt-quatre philosophes, un court recueil de vingt-quatre définitions de Dieu, attesté dans un manuscrit du XIIe siècle et souvent attribué à Hermès. On lui doit une formule promise à un grand avenir : « Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part » ;
- le Picatrix, traduction d’un grand traité arabe de magie astrale, le Ghāyat al-Ḥakīm (« Le but du sage »), composé en al-Andalus vers le Xe ou le XIe siècle. Selon son prologue, il est traduit en castillan sur ordre d’Alphonse X de Castille entre 1256 et 1258, puis en latin. Il fera rêver les mages de la Renaissance.
La légende des trois Hermès passe elle aussi en Europe, par les traductions de traités d’alchimie. Les savants médiévaux réagissent diversement : Abélard voit dans l’Asclépius une préfiguration de la Trinité, Albert le Grand commente la Table d’émeraude, tandis que d’autres se méfient de ces « livres d’Hermès » sentant le soufre. Aujourd’hui, la collection savante Hermes Latinus, lancée par Paolo Lucentini, édite progressivement tous ces textes latins.
Quand Ficin découvre le Corpus Hermeticum en 1463, il ne part donc pas de rien : comme l’a montré Maurizio Campanelli, son portrait d’Hermès garde encore un aspect fondamental de l’Hermès médiéval, c’est-à-dire arabe. La suite est racontée dans Ficin et la Renaissance hermétique, et la vue d’ensemble dans l’histoire de l’hermétisme.
✦ La série : l’hermétisme
Le point de départ : L’hermétisme : histoire d’une tradition, d’Hermès Trismégiste à nos jours
Le maître et ses textes : Hermès Trismégiste · Le Corpus Hermeticum · L’Asclépius · La Table d’émeraude
Les grandes étapes : L’Hermès arabe et l’hermétisme médiéval · Ficin et la Renaissance hermétique · Isaac Casaubon, l’homme qui a daté Hermès · L’hermétisme moderne, de la Golden Dawn au Kybalion
Sources
- Kevin van Bladel, The Arabic Hermes: From Pagan Sage to Prophet of Science, Oxford University Press, 2009 (chap. 3, les Sabiens ; chap. 4, les trois Hermès).
- Compte rendu dans la Bryn Mawr Classical Review 2010.02.63 (en ligne) ; compte rendu de Sajjad H. Rizvi, American Journal of Islam and Society, 2010 (en ligne).
- Antoine Faivre, The Eternal Hermes: From Greek God to Alchemical Magus, Phanes Press, 1995, p. 19-20 (citation de Pierre Lory).
- Maurizio Campanelli, « Marsilio Ficino’s Portrait of Hermes Trismegistus and its Afterlife », Intellectual History Review, 2019 (résumé).
- Françoise Hudry (éd.), Liber viginti quattuor philosophorum, Hermes Latinus III, 1, Corpus Christianorum, Brepols, 1997.
- Jean-Patrice Boudet, Anna Caiozzo et Nicolas Weill-Parot (dir.), ouvrage collectif sur les images et la magie du Picatrix (notice).
- Florian Ebeling, The Secret History of Hermes Trismegistus, Cornell University Press, 2007.
- Wikipédia (en), « Ibn Umayl », « Book of the 24 Philosophers », « Picatrix », consultés en octobre 2026.
- Image : « Ibn Umayl Hermes Crop », via Source Library / Wikimedia Commons (domaine public).



