« Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut… » Quelques lignes à peine, et pourtant aucun texte attribué à Hermès Trismégiste n’a été autant recopié, commenté, gravé, tatoué. La Table d’émeraude a été lue comme la recette de la pierre philosophale, comme un résumé de toute la magie, comme une carte de l’inconscient. Son histoire réelle est tout aussi passionnante.

Gravure ancienne : Hermès Trismégiste barbu et enturbanné tenant une tablette où est écrit « Quod est superius est sicut id quod est inferius »
Hermès Trismégiste tenant une tablette portant la formule « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Gravure ancienne, Wellcome Collection (L0016507), via Wikimedia Commons.

Une légende : la crypte sous la statue

La plus ancienne version connue de la Table se trouve à la fin d’un traité arabe, le Livre du secret de la création (Kitāb Sirr al-Khalīqa). Il se présente comme l’œuvre d’Apollonius de Tyane, appelé Balīnūs en arabe. Et il s’ouvre sur un récit digne d’un film d’aventure.

Balīnūs raconte qu’enfant, orphelin et pauvre, il voyait dans sa ville une statue d’Hermès Trismégiste dressée sur une colonne. Une inscription invitait quiconque voulait connaître le secret de la création à « regarder sous ses pieds ». Personne ne comprenait. Devenu adulte, Balīnūs découvre sous la statue un passage souterrain obscur, balayé par des vents qui éteignent sa lampe. En rêve, un vieillard lui conseille de protéger sa flamme dans un vase transparent. Il entre, et trouve un vieillard assis sur un trône d’or, tenant une tablette d’émeraude verte, avec devant lui un livre : Le Secret de la création.

Ce récit de découverte a ensuite connu de nombreuses variantes. Dans d’autres traités arabes, comme celui de l’alchimiste Ibn Umayl au Xe siècle, la tablette est trouvée sur les genoux d’une statue dans la chambre secrète d’une pyramide. À la Renaissance, on racontera même qu’Alexandre le Grand l’aurait découverte dans le tombeau d’Hermès.

L’histoire vraie : un texte arabe des VIIIe-IXe siècles

Le Secret de la création a été composé en arabe à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle : Paul Kraus le datait d’environ 813-833, Ursula Weisser d’environ 750-800. Les spécialistes discutent encore pour savoir s’il traduit un original grec ou syriaque perdu, ou s’il s’agit d’une composition arabe à partir de matériaux plus anciens. D’autres versions de la Table apparaissent dans un traité attribué à l’alchimiste Jābir ibn Hayyān, dans le Secret des secrets (un faux attribué à Aristote, au Xe siècle) et chez Ibn Umayl.

Autrement dit : aucune trace de la Table dans l’Égypte pharaonique, ni même dans les Hermetica grecs de l’Antiquité. Elle fait partie de cette riche littérature arabe placée sous le nom d’Hermès, que je présente dans l’article sur l’Hermès arabe. Jusqu’au début du XXe siècle, l’Occident ne connaissait d’ailleurs que les versions latines : ce sont les chercheurs Eric Holmyard (1923) et Julius Ruska (1926) qui ont redécouvert les sources arabes.

Un détail amusant : dans la version arabe la plus ancienne, la deuxième phrase dit littéralement que « le plus haut vient du plus bas, et le plus bas du plus haut ». C’est la traduction latine qui en a fait le fameux « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Le voyage vers l’Europe

La Table passe en latin au XIIe siècle, par plusieurs chemins :

  • Hugues de Santalla traduit le Secret de la création vers 1145-1151, mais sa version circule peu ;
  • le Secret des secrets, traduit au XIIIe siècle par Philippe de Tripoli, contient sa propre version. Ce traité a été qualifié de livre le plus populaire du Moyen Âge latin, et Roger Bacon en a donné une édition ;
  • surtout, une version anonyme du XIIe siècle, dite « vulgate », devient la référence : c’est elle qu’on lit, traduit et commente jusqu’à aujourd’hui.

Le traducteur de la vulgate a buté sur un mot arabe, ṭilasm (énigme, talisman), qu’il s’est contenté de recopier sous la forme telesmus. Ce mot fantôme a fait couler beaucoup d’encre : « secret », « trésor », « perfection »… chaque commentateur y a mis ce qu’il cherchait.

La bible des alchimistes

En Europe, la Table devient le texte fondateur de l’alchimie. Albert le Grand la commente vers 1250 dans son traité Des minéraux. Au XIVe siècle, un alchimiste qui se fait appeler Hortulanus (« le jardinier ») en écrit le commentaire le plus diffusé : pour lui, le texte décrit en langage codé les opérations du laboratoire, le Soleil et la Lune désignant l’or et l’argent. La première édition imprimée paraît en 1541 à Nuremberg, chez Johannes Petreius, l’imprimeur qui publiera deux ans plus tard Copernic.

Au début du XVIe siècle, l’abbé Trithème lance une lecture plus philosophique : la « chose unique » de la Table devient la monade, ou l’âme du monde. Puis, à la fin du siècle, la Table est accompagnée d’un emblème gravé, avec le Soleil, la Lune, les planètes et l’inscription Visita interiora terrae rectificando invenies occultum lapidem, dont les initiales forment le mot VITRIOL. Même Isaac Newton a laissé une traduction anglaise commentée de la Table (manuscrit Keynes 28).

Doutes, puis renaissance occultiste

Au XVIIe siècle, l’attribution à Hermès est contestée, dans le sillage des travaux d’Isaac Casaubon. Le jésuite Athanase Kircher souligne que son latin est barbare et qu’aucun philosophe grec n’en parle. Mais au XIXe siècle, les occultistes la remettent au centre : pour Éliphas Lévi, la Table d’émeraude, c’est « toute la magie en une seule page ». Helena Blavatsky popularise la formule raccourcie « as above, so below », reprise ensuite par le Kybalion et le New Age. Au XXe siècle, Carl Gustav Jung en fait une lecture psychologique.

Pour le sens de la phrase la plus célèbre de la Table et toutes ses applications (planètes et métaux, signatures des plantes, Baudelaire…), je vous renvoie à l’article sur la doctrine des correspondances. Et pour replacer la Table dans l’ensemble de la tradition, à l’histoire de l’hermétisme.

Sources

  • Julius Ruska, Tabula Smaragdina. Ein Beitrag zur Geschichte der hermetischen Literatur, Heidelberg, 1926.
  • Paul Kraus, Jâbir ibn Hayyân. Contribution à l’histoire des idées scientifiques dans l’Islam, vol. II, Le Caire, 1942-1943, p. 274-275.
  • Ursula Weisser, Das « Buch über das Geheimnis der Schöpfung » von Pseudo-Apollonios von Tyana, Berlin, De Gruyter, 1980.
  • Robert Steele et Dorothea Waley Singer, « The Emerald Table », Proceedings of the Royal Society of Medicine, 21, 1928 (DOI).
  • Didier Kahn, La Table d’émeraude et sa tradition alchimique, Paris, Les Belles Lettres, 1994.
  • Kevin van Bladel, The Arabic Hermes, Oxford University Press, 2009, p. 170-171.
  • Lawrence M. Principe, The Secrets of Alchemy, University of Chicago Press, 2013, p. 31-32.
  • Isaac Newton, traduction de la Table, Keynes MS 28, éd. William R. Newman, The Chymistry of Isaac Newton (en ligne).
  • Wikipédia (en), « Emerald Tablet », consulté en octobre 2026 (synthèse détaillée, récit de Balīnūs, versions latines, Lévi, Blavatsky).
  • Image : Wellcome Collection, L0016507, via Wikimedia Commons.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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