Si vous avez déjà croisé un tarot ésotérique, un rituel du pentagramme ou un arbre des séfirot couvert de planètes, vous avez rencontré, sans le savoir, l’héritage d’une petite société londonienne de la fin du XIXe siècle : l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, plus connu sous son nom anglais, la Golden Dawn. Elle n’a vraiment fonctionné qu’une quinzaine d’années, mais elle a façonné presque toute la magie occidentale moderne. Et son histoire commence… par un mystère de bibliothèque.
Des manuscrits chiffrés et une correspondante introuvable
En février 1886, un pasteur franc-maçon, A. F. A. Woodford, transmet à William Wynn Westcott, médecin londonien et membre de la Societas Rosicruciana in Anglia, une liasse de documents rédigés dans un code. Ce sont les « manuscrits chiffrés ». Westcott les déchiffre en 1887 : ils contiennent les grandes lignes de rituels d’initiation. Avec Samuel Liddell MacGregor Mathers et William Robert Woodman, il entreprend d’en faire un véritable système.
Pour légitimer l’entreprise, Westcott affirme avoir écrit en octobre 1887 à une certaine Anna Sprengel, adepte allemande dont l’adresse figurait dans les manuscrits, qui lui aurait accordé l’autorisation de fonder un temple. Leur correspondance aurait pris fin en 1890. Problème : personne n’a jamais pu prouver l’existence de cette mystérieuse adepte, et beaucoup d’historiens soupçonnent que ces lettres ont été fabriquées. Une fondation secrète par des maîtres cachés, voilà qui fait toujours bon effet dans un ordre initiatique.
1888 : le temple Isis-Urania
En 1888, le temple Isis-Urania ouvre à Londres. D’autres suivent la même année à Weston-super-Mare (Osiris) et à Bradford (Horus), puis en 1893 à Édimbourg (Amen-Ra) et à Paris (Ahathoor), où Mathers s’est installé. Une originalité frappe pour l’époque : les femmes sont admises à égalité avec les hommes.
Le décor est volontiers égyptien, les rituels sont théâtraux, et l’enseignement est copieux : Kabbale, astrologie, alchimie, tarot, géomancie, symbolisme des éléments. Chaque grade correspond à une étape sur l’arbre des séfirot, du Néophyte au seuil jusqu’aux grades d’Adepte. Les correspondances entre les lettres hébraïques et les arcanes du tarot établies par la Golden Dawn sont expliquées dans notre article sur les 22 lettres hébraïques et le tarot.

Le Second Ordre : place à la magie
Au départ, la Golden Dawn enseigne surtout la théorie. Mais en 1892, Mathers crée un Ordre intérieur, l’Ordo Rosae Rubeae et Aureae Crucis, l’Ordre de la Rose rouge et de la Croix d’or, dont il rédige les rituels. C’est là qu’on passe à la pratique de la magie cérémonielle. L’ensemble est coiffé, en théorie, par un Troisième Ordre, celui des « Chefs secrets », des maîtres invisibles avec lesquels Mathers affirme être en contact.
Un casting impressionnant
La Golden Dawn n’a jamais compté qu’un nombre limité de membres, mais quels membres ! On y croise le poète irlandais William Butler Yeats, futur prix Nobel, l’actrice Florence Farr, l’écrivain Arthur Machen, Arthur Edward Waite et l’illustratrice Pamela Colman Smith, qui créeront ensemble le tarot Rider-Waite-Smith, et un jeune homme promis à une sulfureuse célébrité, Aleister Crowley, futur auteur du tarot de Thoth.
1900 : l’explosion
Les tensions s’accumulent. Westcott rompt avec l’ordre en 1896 ou 1897. Mathers, depuis Paris, gouverne de façon de plus en plus autoritaire. Le 16 janvier 1900, il initie lui-même Crowley au grade d’Adepte Mineur au temple parisien, alors que les adeptes londoniens le lui avaient refusé. C’est la goutte d’eau. En mars 1900, les Londoniens élisent un comité et convoquent une assemblée pour déposer Mathers.
La crise donne lieu à un épisode resté célèbre sous le nom de « bataille de Blythe Road », du nom de la rue londonienne où se trouvaient les locaux de l’ordre : Crowley, envoyé par Mathers, tente d’en prendre possession et se heurte à Yeats et aux autres adeptes. Les récits de la scène divergent sur les détails, et il faut les lire avec prudence.
L’ordre se fracture alors en plusieurs branches rivales. En 1903, A. E. Waite conserve le nom d’Isis-Urania, tandis que Robert Felkin et d’autres membres londoniens fondent la Stella Matutina. Crowley, lui, crée plus tard son propre système.
Des secrets publiés
Les rituels de la Golden Dawn étaient secrets. Mais entre 1937 et 1940, Israel Regardie, ancien secrétaire de Crowley et membre de la Stella Matutina, les publie en quatre volumes sous le titre The Golden Dawn. Ce livre est devenu la bible de la magie cérémonielle anglophone, et c’est en grande partie grâce à lui que le système de la Golden Dawn a survécu jusqu’à nous. Pour ce que ce mouvement doit (ou ne doit pas) à l’Hermès Trismégiste de l’Antiquité, voyez l’hermétisme moderne, de la Golden Dawn au Kybalion, et pour sa Kabbale très particulière, la kabbale des occultistes.
✦ La série : le renouveau occultiste du XIXe siècle
Le point de départ : Le renouveau occultiste du XIXe siècle
Les esprits et les maîtres : Le spiritisme et les tables tournantes · Allan Kardec · Helena Blavatsky
L’école française : Éliphas Lévi · Saint-Yves d’Alveydre · Papus · Stanislas de Guaita · La guerre des envoûtements
L’école anglaise : La Golden Dawn · MacGregor Mathers
Sources
- Wikipedia, « Hermetic Order of the Golden Dawn » (manuscrits chiffrés, Anna Sprengel, temples, admission des femmes, Second Ordre, membres, crise de 1900, branches, Regardie), consulté en novembre 2026.
- Wikipedia, « Cipher Manuscripts ».
- Ken Ossea Jr., « The Battle of Blythe Road: When William Butler Yeats and Aleister Crowley Had a Magic Duel », Mental Floss, octobre 2022.
- Nevill Drury, Stealing Fire from Heaven: The Rise of Modern Western Magic, New York, Oxford University Press, 2011.
- Israel Regardie, The Golden Dawn, 4 vol., Chicago, Aries Press, 1937-1940.



