Tu as déjà vu une cartomancienne sur TikTok ou sur Instagram ? Il y a de fortes chances qu’elle tirait un jeu de Rider-Waite-Smith, ou un de ses innombrables clones. Le Mat au bord de la falaise, le cœur transpercé de trois épées, la Grande Prêtresse entre ses deux colonnes… Ces images, c’est lui.

Pourtant, ce jeu n’a « que » un peu plus d’un siècle. Et la personne qui l’a dessiné a longtemps été oubliée. On remet les pendules à l’heure ?

Pour le contexte (comment un jeu de cartes italien est devenu un outil de divination), commence par l’histoire du tarot.

Rider, Waite… et Smith

Le nom du jeu, c’est déjà toute une histoire. Pendant des décennies, on l’a appelé le « Rider-Waite », du nom de :

  • Rider : l’éditeur londonien William Rider & Son, qui le publie ;
  • Waite : Arthur Edward Waite (1857-1942), occultiste et érudit, qui le conçoit et rédige le livret.

Il manque quelqu’un, non ? La personne qui a dessiné les 78 cartes : Pamela Colman Smith (1878-1951). Waite lui a versé une somme forfaitaire, et ni l’un ni l’autre n’ont touché de droits sur les ventes. C’est pour réparer cet oubli qu’on parle aujourd’hui de plus en plus de tarot Rider-Waite-Smith (RWS), voire de Waite-Smith. En 2009, pour le centenaire, l’éditeur U.S. Games a même sorti un « Smith-Waite Centennial Deck », avec le nom de Smith en premier.

Portrait photographique de Pamela Colman Smith, illustratrice du tarot Rider-Waite-Smith, vers 1912
Pamela Colman Smith, vers 1912. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Waite et Smith avaient un point commun : tous deux étaient membres de l’Ordre hermétique de l’Aube dorée (la Golden Dawn), la grande société occultiste britannique de la fin du XIXe siècle. Ça va compter pour la suite.

Décembre 1909 : la sortie

Le jeu paraît à Londres en décembre 1909. Le premier tirage est minuscule, avec un dos orné de roses et de lys. En mars 1910 sort un tirage bien plus important, sur un meilleur carton. Le livret de Waite, The Key to the Tarot, accompagne le jeu, puis une version illustrée de toutes les cartes, The Pictorial Key to the Tarot, paraît en 1910 (le livre est daté de 1911).

La vraie révolution : des scènes sur toutes les cartes

Dans le tarot de Marseille, les petites cartes ne montrent que des symboles : cinq coupes, huit bâtons, et débrouille-toi. Dans le Rider-Waite-Smith, chacune des 56 cartes mineures devient une petite scène illustrée, avec des personnages et une action. Pour quelqu’un qui débute, c’est beaucoup plus facile à « lire ». C’est sans doute la clé de son succès.

Mais Smith n’a pas tout inventé. Il existait un précédent : le tarot Sola Busca, gravé à Venise vers 1491. C’est le plus ancien tarot complet conservé et le premier connu à illustrer toutes ses cartes numérales. Selon la Morgan Library, Smith l’a probablement étudié grâce à des photographies conservées au British Museum. Et elle ne s’est pas contentée de s’en inspirer : certaines cartes, comme le Trois d’Épées et le Dix de Bâtons, en reprennent directement la composition.

La touche Golden Dawn

Le jeu porte la marque de son époque et de ses créateurs. On y retrouve l’influence d’Éliphas Lévi et surtout des enseignements de la Golden Dawn. Quelques exemples :

  • La Force et la Justice échangent leur place. Dans le tarot de Marseille, la Justice est VIII et la Force XI. Waite inverse les deux pour coller aux correspondances astrologiques de la Golden Dawn : la Force avec le Lion, la Justice avec la Balance.
  • La Papesse devient la Grande Prêtresse et perd sa tiare pontificale.
  • L’Amoureux devient les Amoureux : on passe d’une scène de cour à Adam et Ève nus au jardin d’Éden.

Et puis il y a la Grande Prêtresse, véritable catalogue de symboles. Elle siège entre deux colonnes marquées B et J, Boaz et Jakin, les colonnes du Temple de Salomon bien connues des francs-maçons. Derrière elle, une tenture de grenades. Sur sa tête, une couronne à cornes et disque, qui rappelle celle des déesses égyptiennes. À ses pieds, un croissant de lune. Tout ça sur une seule carte : on est en plein syncrétisme occultiste de 1900.

La Grande Prêtresse du tarot Rider-Waite-Smith, assise entre deux colonnes marquées B et J, devant une tenture de grenades
II, La Grande Prêtresse, tarot Rider-Waite-Smith (1909). Domaine public, via Wikimedia Commons.

Petite nuance quand même : même si Waite et Smith venaient de la Golden Dawn, ce n’est pas le jeu « officiel » de l’Ordre. Et Waite n’a pas fait figurer les lettres hébraïques sur les cartes, contrairement à d’autres tarots occultistes comme celui d’Oswald Wirth en 1889. Un autre ancien de la Golden Dawn, Aleister Crowley, fera peindre quelques décennies plus tard son propre jeu : le tarot Thoth.

Pourquoi il a conquis le monde

Dans les pays anglophones, il n’y avait quasiment pas de tradition du tarot comme jeu de cartes. Le Rider-Waite-Smith arrive donc en terrain vierge, avec des images lisibles et un mode d’emploi. Il supplante le tarot de Marseille dans le monde anglo-saxon et devient la base de centaines de jeux dérivés. Selon certaines estimations, plus de 100 millions d’exemplaires circuleraient dans plus de 20 pays. C’est une estimation, pas un chiffre officiel, donc à prendre avec des pincettes.

Autre atout, plus prosaïque : le jeu original est aujourd’hui dans le domaine public. Aux États-Unis depuis 1966, et au Royaume-Uni depuis que 70 ans se sont écoulés après la mort de Pamela Colman Smith. L’éditeur américain U.S. Games, qui a acquis les droits du nom en 1971, ne détient de copyright que sur ses ajouts (dos des cartes, boîte). N’importe qui peut donc imprimer ou adapter les images de 1909, ce qui explique en partie l’avalanche de variantes.

Le Mat du tarot Rider-Waite-Smith, un jeune voyageur au bord d'une falaise, une rose blanche à la main, un petit chien à ses pieds
0, Le Mat, tarot Rider-Waite-Smith (1909). Domaine public, via Wikimedia Commons.

Bref, quand tu compares ce Mat avec les atouts dorés du tarot Visconti-Sforza, tu as sous les yeux près de cinq siècles d’évolution : du jeu de cour milanais à l’outil de lecture le plus répandu de la planète.

🃏 Découvre l’histoire des tarots les plus célèbres

Sources

  • The Morgan Library & Museum, « Sola Busca and Pamela Coleman Smith », themorgan.org.
  • The World of Playing Cards, « Rider-Waite Tarot », wopc.co.uk.
  • Tarot Heritage, « The Rider Waite Smith Deck », tarot-heritage.com.
  • Battersea Society, « Pamela Colman Smith and the Rider Waite Tarot », batterseasociety.org.uk.
  • Ronald Decker et Michael Dummett, A History of the Occult Tarot, Londres, Duckworth, 2019.
  • K. Frank Jensen, « The Early Waite-Smith Tarot Editions », The Playing-Card, vol. 34, n° 1, 2005.
  • Stuart R. Kaplan, Pamela Colman Smith: The Untold Story, Stamford, U.S. Games Systems, 2018.
  • Arthur Edward Waite, The Pictorial Key to the Tarot, Londres, Rider, 1911.