Un homme à tête de coq, en armure, avec deux serpents à la place des jambes, un fouet dans une main et un bouclier dans l’autre. Non, ce n’est pas un boss de jeu vidéo : c’est Abraxas, une figure gravée sur des centaines de pierres magiques de l’Antiquité. On l’associe souvent au gnostique Basilide. Mais entre ce que l’on sait et ce que l’on raconte, il y a de la marge. Démêlons tout ça.

Basilide, un maître d’Alexandrie

Basilide enseigne à Alexandrie au IIe siècle, sous les empereurs Hadrien et Antonin le Pieux. Clément d’Alexandrie situe son activité entre 117 et 161. Il aurait été l’élève de Ménandre à Antioche, et il affirmait avoir reçu une tradition secrète de Glaucias, présenté comme l’interprète de l’apôtre Pierre. Il a écrit des psaumes, des odes et des commentaires sur l’Évangile, dont il ne reste que des fragments. Son fils Isidore lui succède, et son école existe encore en Égypte au IVe siècle.

Trois témoins qui ne disent pas la même chose

Le problème, c’est que nous ne connaissons la doctrine de Basilide que par trois auteurs chrétiens, et que leurs récits se contredisent :

  • Irénée de Lyon (vers 180) lui attribue un système où des anges créateurs forment une série de cieux, jusqu’au 365e. C’est pour cela, selon lui, que l’année compte 365 jours. Irénée rapporte aussi que, lors de la crucifixion, Simon de Cyrène aurait été crucifié à la place de Jésus, qui se tenait à côté en riant ;
  • Hippolyte de Rome donne un tout autre exposé, très philosophique ;
  • Clément d’Alexandrie, qui cite des extraits de ses écrits, évoque une Ogdoade, un groupe de huit puissances primordiales. Surtout, il indique que, pour Basilide, le corps de Jésus a bien souffert sur la croix, ce qui contredit le récit d’Irénée.

Le spécialiste M. David Litwa pense qu’Irénée a pu confondre Basilide avec d’autres groupes. Conclusion honnête : on ne sait pas avec certitude ce que Basilide enseignait exactement, et l’histoire de Simon de Cyrène pourrait ne pas venir de lui.

Abraxas, ou l’art de compter avec des lettres

Selon Irénée, les basilidiens donnaient au plus haut des êtres le nom d’Abraxas, ou Abrasax, parce que la valeur de ses lettres vaut 365. En grec, comme en hébreu, chaque lettre a une valeur numérique. Faisons le calcul pour ABRASAX :

  • A (alpha) = 1
  • B (bêta) = 2
  • R (rhô) = 100
  • A (alpha) = 1
  • S (sigma) = 200
  • A (alpha) = 1
  • X (xi) = 60

1 + 2 + 100 + 1 + 200 + 1 + 60 = 365, le nombre de jours de l’année et le nombre de cieux du système décrit par Irénée. Ce jeu de calcul porte un nom : l’isopséphie. On trouve un procédé voisin dans la Kabbale, avec la guématrie.

Attention cependant : la Jewish Encyclopedia rapporte que l’historien Carl Schmidt ne voyait aucun lien organique entre le nom d’Abrasax et le système de Basilide. L’association, venue d’Irénée, est donc discutée. Et l’origine même du mot est incertaine.

Gravure de Kircher : quatre médaillons de gemmes magiques, dont deux montrent Abraxas, figure à tête de coq, corps humain et jambes en serpents, tenant un bouclier et un fouet
Gemmes magiques à l’effigie d’Abraxas, gravées dans l’Œdipus Ægyptiacus d’Athanasius Kircher, Rome, 1652-1654 (domaine public).

Les gemmes d’Abraxas

Le nom d’Abraxas apparaît sur de nombreuses pierres gravées de l’époque romaine, utilisées comme amulettes, et dans les papyrus magiques grecs d’Égypte. L’un de ces papyrus précise d’ailleurs qu’Abraxas vaut 365, le nombre de jours de l’année. La figure la plus fréquente est celle que vous voyez ci-dessus : un corps humain à tête de coq, des serpents pour jambes, un bouclier et un fouet. On y lit souvent d’autres noms divins, comme Iaô.

Pendant longtemps, on a appelé ces objets des « gemmes gnostiques » ou « gemmes basilidiennes ». Mais leur lien avec les gnostiques est discuté. Dès 1907, la Catholic Encyclopedia distinguait les pierres qu’elle pensait d’origine basilidienne de celles qui n’avaient « absolument aucun rapport » avec Basilide. De nombreux spécialistes parlent aujourd’hui plus prudemment d’« amulettes magiques ». Elles appartiennent au monde de la magie de l’Antiquité tardive, qui mélangeait volontiers noms égyptiens, juifs et grecs. C’est le même monde syncrétique que celui des textes hermétiques.

Une seconde vie chez Jung

Basilide et Abraxas ont connu un étonnant retour au XXe siècle. En 1916, le psychiatre Carl Gustav Jung fait imprimer à titre privé les Sept sermons aux morts, un texte mystique qu’il attribue… à « Basilide d’Alexandrie ». Abraxas y apparaît comme « un Dieu au-dessus de Dieu », qui unit les contraires, la vie et la mort, le bien et le mal. Nous en parlons dans l’article sur la gnose moderne.

Sources

  • Encyclopædia Britannica, « Basilides » (Alexandrie, Hadrien et Antonin, Ménandre, Glaucias, écrits, Isidore, école au IVe siècle).
  • Wikipedia, « Basilides » (récits d’Irénée, Hippolyte et Clément, 365 cieux, Simon de Cyrène, M. David Litwa, dates 117-161), consulté en octobre 2026.
  • Jewish Encyclopedia (1901-1906), « Abraxas » (valeur 365, Irénée, papyrus magique, figure des gemmes, réserve de Carl Schmidt).
  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 24, 3-7.
  • Catholic Encyclopedia (1907), « Abrasax » (classement des pierres gravées).
  • Symbol Reader, « Reading The Red Book – Seven Sermons to the Dead » (citations des sermons II et III sur Abraxas).
  • Wikipedia, « Seven Sermons to the Dead » (Jung, 1916).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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