La Kabbale, c’est un peu le mot magique de l’ésotérisme : on le colle sur des grimoires, des tarots, des bracelets et des stages de développement personnel. Mais derrière l’étiquette, il y a une vraie tradition, avec une histoire, des livres, des auteurs et des débats savants. Et cette histoire-là est bien plus passionnante que le marketing. Cet article est le point de départ de notre série : on y pose le décor, puis chaque grand thème a son propre article.
Que veut dire « Kabbale » ?
Le mot hébreu qabbalah signifie « réception », et par extension « tradition » : ce que l’on reçoit de ses maîtres. On le trouve écrit Kabbale, Cabale, Qabbale ou, chez les occultistes anglais, Qabalah. L’Encyclopædia Britannica définit la Kabbale comme la mystique ésotérique juive telle qu’elle apparaît à partir du XIIe siècle, une tradition essentiellement transmise de maître à disciple.
Retenez bien ce point, parce qu’il va servir tout au long de la série : historiquement, la Kabbale n’est pas une « sagesse des origines » tombée du ciel avec Adam. C’est un courant que l’on peut dater et localiser. Ses adeptes, eux, la présentent comme une tradition très ancienne reçue oralement. Les deux discours coexistent, et nous les distinguerons à chaque fois.
Avant la Kabbale : le Livre de la création
Bien avant le XIIe siècle circule un petit traité très étrange, le Sefer Yetsirah, ou « Livre de la formation ». Les chercheurs le datent généralement entre le IIIe et le VIe siècle, avec des ajouts plus tardifs. Il explique que Dieu a créé le monde par trente-deux « voies » : dix nombres, les sefirot, et les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu. Ce n’est pas encore la Kabbale, mais les kabbalistes vont s’en emparer et le commenter sans relâche.
La naissance : Provence et Catalogne, XIIe-XIIIe siècles
Le premier texte qu’on peut vraiment appeler kabbalistique est le Sefer ha-Bahir, le « Livre de la clarté ». Il apparaît en Provence à la fin du XIIe siècle. Certains chercheurs, comme Ronit Meroz, pensent qu’il contient des couches plus anciennes venues d’Orient, mais c’est en Provence qu’on le voit circuler. C’est là aussi qu’enseigne Isaac l’Aveugle, l’une des premières grandes figures de la Kabbale.
Au XIIIe siècle, le mouvement passe les Pyrénées et s’installe à Gérone, en Catalogne. Le grand rabbin Moïse ben Nahman, dit Nahmanide, est l’un des premiers auteurs à citer le Bahir. La Kabbale cesse alors d’être un murmure de cercle fermé pour entrer dans la culture rabbinique.
Le grand livre : le Zohar en Castille
Vers la fin du XIIIe siècle, en Castille, commence à circuler le Zohar, le « Livre de la splendeur ». Il se présente comme l’enseignement d’un sage du IIe siècle, Shimon bar Yohaï. Mais celui qui le diffuse est un kabbaliste castillan, Moïse de León. Gershom Scholem, le fondateur des études universitaires sur la Kabbale, a soutenu qu’il en était en grande partie l’auteur. D’autres chercheurs, comme Yehuda Liebes, y voient plutôt l’œuvre d’un cercle. Le Zohar deviendra le livre central de la Kabbale. À la même époque, Joseph Gikatilla écrit les Portes de lumière, un traité sur les noms divins et les sefirot qui fera date, y compris chez les chrétiens.

Les idées clés en deux minutes
Pour la Kabbale, Dieu en lui-même est l’Ein Sof, « l’Infini », inaccessible. Il se manifeste à travers dix puissances ou attributs, les sefirot, que l’on représente souvent sous la forme d’un schéma : l’arbre des séfirot. Le texte de la Torah, ses lettres et les noms de Dieu sont vus comme des réalités chargées de sens caché. Et l’action humaine, la prière et l’observance des commandements, a un effet sur l’harmonie du monde divin. C’est ce dernier point qui donne à la Kabbale sa force : on n’y contemple pas seulement, on répare.
Safed et Isaac Luria, XVIe siècle
Après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, de nombreux kabbalistes se dispersent, et la petite ville de Safed, en Galilée, devient au XVIe siècle un foyer extraordinaire. Moïse Cordovero y enseigne, puis arrive un jeune homme qui va tout bouleverser en à peine deux ans : Isaac Luria. Sa doctrine, la contraction de Dieu, la brisure des vases et la réparation du monde, devient selon la Britannica le cadre dominant de la mystique juive ultérieure. Elle joue un rôle dans l’affaire du faux messie Sabbataï Tsevi au XVIIe siècle et dans le mouvement hassidique environ un siècle plus tard.
Quand les chrétiens découvrent la Kabbale
À la Renaissance, la Kabbale sort du monde juif. En 1486, le jeune Pic de la Mirandole, nourri des traductions de Flavius Mithridates, affirme qu’elle confirme la vérité du christianisme. C’est la naissance de la kabbale chrétienne, avec Johannes Reuchlin, Paul Ricius, Athanasius Kircher et Christian Knorr von Rosenroth. Pour le contexte intellectuel de cette époque, voyez notre article sur l’hermétisme de la Renaissance.
Des occultistes au tarot
Au XIXe siècle, la Kabbale change encore de main. Éliphas Lévi, puis Papus, Stanislas de Guaita et, en Angleterre, MacGregor Mathers et la Golden Dawn en font la colonne vertébrale de leur magie. C’est ce qu’on appelle la kabbale hermétique, souvent écrite « Qabalah ». Elle relie l’arbre des séfirot aux planètes, aux éléments et aux 22 arcanes majeurs du tarot. Au passage, une vieille légende juive, celle du golem, devient un mythe moderne.
Il faut le dire clairement : cette kabbale occultiste est une construction syncrétique, qui mélange des éléments juifs, chrétiens, hermétiques et astrologiques. Elle a sa propre cohérence et sa propre histoire, mais ce n’est pas la Kabbale telle que la pratiquaient les rabbins de Gérone ou de Safed.
Comment on étudie la Kabbale aujourd’hui
L’étude universitaire de la Kabbale doit énormément à Gershom Scholem (1897-1982), dont les Grands courants de la mystique juive (1941) restent une référence. Depuis, d’autres chercheurs, comme Moshe Idel, ont nuancé ou contesté plusieurs de ses thèses. Par exemple, l’idée de Scholem selon laquelle la Kabbale aurait des racines gnostiques est aujourd’hui largement discutée. Si le sujet vous intéresse, notre article sur la gnose vous donnera l’autre versant du débat.
Pour replacer tout cela dans l’histoire plus large des courants ésotériques, voyez aussi les grandes périodes de l’ésotérisme. Et maintenant, choisissez votre porte d’entrée dans la série ci-dessous.
✦ La série : la Kabbale
Le point de départ : La Kabbale : histoire de la mystique juive, de la Provence aux occultistes
Les livres et les idées : Le Sefer Yetsirah · Le Zohar · L’arbre des séfirot · Isaac Luria et la kabbale de Safed
Hors du judaïsme : La kabbale chrétienne · La kabbale des occultistes · Les 22 lettres hébraïques et le tarot
Légende : Le golem
Sources
- Encyclopædia Britannica, « Kabbala » (définition, sens du mot, XIIe siècle).
- Encyclopædia Britannica, « Isaac ben Solomon Luria » (Safed, influence sur Sabbataï Tsevi et le hassidisme).
- Encyclopædia Britannica, « Sefer Yetzira » et « Sefer ha-zohar ».
- Jewish Virtual Library, « Sefer ha-Bahir » (Provence, Isaac l’Aveugle, Nahmanide).
- Gershom Scholem, Major Trends in Jewish Mysticism, New York, Schocken, 1941 (trad. fr. Les Grands Courants de la mystique juive, Payot).
- Moshe Idel, Kabbalah: New Perspectives, New Haven, Yale University Press, 1988.
- Wikipedia, « Hermetic Qabalah » (distinction entre Kabbale juive et Qabalah occultiste).



