Au XXe siècle, l’alchimie était censée être morte et enterrée, rangée au musée entre la saignée et la pierre à fusil. Et puis, en 1926, un livre paraît à Paris et affirme sans trembler que Notre-Dame est un traité d’alchimie sculpté dans la pierre. Son auteur signe Fulcanelli. Il aurait réussi le Grand Œuvre, puis il aurait disparu. Personne ne sait qui il était, et c’est sans doute ce qui lui assure une telle postérité.

Deux livres et un disciple
Tout ce que l’on sait avec certitude, c’est que deux livres ont paru sous le nom de Fulcanelli, chez l’éditeur parisien Jean Schemit :
- Le Mystère des cathédrales (1926), tiré à 300 exemplaires pour sa première édition, consacré principalement à Notre-Dame de Paris, à la cathédrale d’Amiens et à deux demeures de Bourges, l’hôtel Lallemant et le palais Jacques-Cœur ;
- Les Demeures philosophales (1930), qui étend l’enquête à des maisons et châteaux, du manoir de la Salamandre à Lisieux aux caissons sculptés du château de Dampierre-sur-Boutonne.
Les deux ouvrages sont présentés et publiés par un jeune homme, Eugène Canseliet (1899-1982), qui se dit le seul disciple du maître. Dans sa préface, il affirme que Fulcanelli a accompli le Grand Œuvre et qu’il s’est retiré du monde. Canseliet passera le reste de sa longue vie à défendre et à commenter l’enseignement de son maître, notamment dans les rééditions des années 1950. Les illustrations du Mystère des cathédrales sont l’œuvre du peintre Julien Champagne.
La cathédrale, livre de pierre
La thèse de Fulcanelli est simple à énoncer : les bâtisseurs gothiques auraient inscrit dans la pierre, à côté du message chrétien, les secrets du Grand Œuvre, pour ceux qui savent lire. Le relief du pilier central du grand portail de Notre-Dame, qui montre une femme assise, un sceptre à la main, une échelle appuyée contre elle, devient ainsi une représentation de l’Alchimie. Pour décoder ces images, Fulcanelli s’appuie sur ce qu’il appelle la cabale phonétique, ou « langue des oiseaux » : un jeu de sonorités et de rapprochements de mots qui permet de faire dire beaucoup de choses à un seul terme. Il rapproche ainsi l’« art gothique » d’un « argot » des initiés.
Il faut le dire franchement : les historiens de l’art et de l’alchimie ne suivent pas Fulcanelli. Didier Kahn rappelle que l’idée selon laquelle des monuments cacheraient un symbolisme alchimique n’apparaît qu’au XVIIe siècle, bien après la construction des cathédrales. Pour les historiens de l’art, les sculptures que Fulcanelli commente relèvent de l’iconographie chrétienne médiévale, et non d’un code alchimique caché. Le livre en dit donc plus sur l’ésotérisme des années 1920 que sur le Moyen Âge. Mais il a durablement changé la façon dont des milliers de visiteurs regardent les cathédrales, et il est devenu un classique de l’ésotérisme français.
Et pour ceux qui veulent pousser l’expérience plus loin que ces lignes et entrer vraiment dans le laboratoire symbolique des alchimistes, j’ai rassemblé tout ce travail dans un cours dédié.
Mais qui était Fulcanelli ?
C’est là que l’affaire tourne au roman. Les principales hypothèses sont les suivantes :
- Julien Champagne (1877-1932), l’illustrateur. Dans les années 1930, l’occultiste Robert Ambelain recueille le témoignage de l’éditeur Jean Schemit, persuadé que Champagne et Fulcanelli ne font qu’un, et il remarque sur la dernière planche du livre un blason portant une devise, Uber Campa Agna, phonétiquement proche de « Hubert Champagne ». Champagne aurait aussi dédicacé des exemplaires sous le nom de Fulcanelli. Les témoignages de l’époque désignent souvent Champagne comme l’auteur, seul ou aidé.
- Pierre Dujols (1862-1926), libraire et érudit ésotériste, auteur sous le nom de Magophon d’un commentaire du Mutus Liber. On lui prête parfois le fond documentaire des livres.
- Un auteur collectif, réunissant Dujols, Champagne et Canseliet.
- Un savant : Patrick Rivière, élève de Canseliet, a défendu l’idée que Fulcanelli était le physicien Jules Violle.
- D’autres noms encore ont été avancés, comme René Schwaller de Lubicz, ou Canseliet lui-même.
Aucune de ces hypothèses ne fait l’unanimité, et je ne trancherai pas ici : ce serait prétendre en savoir plus que les sources. Ce qui est sûr, c’est que le mystère a été entretenu avec talent. En 1960, Louis Pauwels et Jacques Bergier en font un chapitre du Matin des magiciens, et Bergier affirme avoir rencontré Fulcanelli dans les années 1930. La légende d’un adepte immortel rejoint alors celles de Nicolas Flamel et du comte de Saint-Germain.
Ce qu’il en reste
Fulcanelli a réussi au moins une transmutation : il a fait renaître l’intérêt pour l’alchimie au moment même où on la croyait dépassée. Ses livres restent parmi les plus lus de l’ésotérisme du XXe siècle, et ils ont inspiré jusqu’au cinéma. On peut les lire comme une méditation symbolique sur le Grand Œuvre, à condition de ne pas les prendre pour de l’histoire de l’art. Pour revenir aux sources anciennes de cette tradition, commencez par l’histoire de l’alchimie.
✦ La série : l’alchimie
Le point de départ : L’alchimie : définition, origines et histoire de l’art hermétique
Les alchimistes : Zosime de Panopolis · Jabir ibn Hayyan et l’alchimie arabe · Nicolas Flamel · Paracelse · Fulcanelli
Le Grand Œuvre : La pierre philosophale · Les étapes du Grand Œuvre · Le bestiaire alchimique
Les grands livres d’images : Le Splendor Solis · Le Rosarium philosophorum · Le Mutus Liber
Sources
- Fulcanelli, Le Mystère des cathédrales, Paris, Jean Schemit, 1926 ; Les Demeures philosophales, Paris, Jean Schemit, 1930.
- Didier Kahn, « Alchimie et architecture : de la pyramide à l’église alchimique », dans F. Greiner (dir.), Aspects de la tradition alchimique au XVIIe siècle (cité dans la notice d’un dessin original de Julien Champagne vendu aux enchères, invaluable.com).
- Geneviève Dubois, Fulcanelli dévoilé.
- Patrick Rivière, Fulcanelli : sa véritable identité enfin révélée.
- Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des magiciens, Paris, Gallimard, 1960.
- Wikipédia (en), « Fulcanelli » ; Chemie.de, « Fulcanelli », consultés en octobre 2026.
- Image : Chosovi, « Alegoría de la alquimia en Notre-Dame », Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.5.



