Pendant cent cinquante ans, l’Europe savante a cru lire dans le Corpus Hermeticum la parole d’un sage égyptien contemporain de Moïse. Puis un homme a ouvert le texte grec, l’a lu de près, et a constaté que ça ne collait pas. Cet homme s’appelait Isaac Casaubon, et son nom est resté associé à l’une des plus belles démonstrations de critique textuelle de l’histoire.

Portrait gravé d'Isaac Casaubon, homme barbu en buste dans un médaillon ovale
Isaac Casaubon (1559-1614), gravure anonyme. National Gallery of Art, Washington (domaine public).

Un huguenot passionné de grec

Isaac Casaubon naît à Genève le 18 février 1559, de parents huguenots français réfugiés. La famille revient ensuite s’installer à Crest, dans le Dauphiné, où son père devient pasteur. L’époque est terrible pour les protestants : après le massacre de la Saint-Barthélemy (1572), la famille doit se cacher dans les montagnes, et c’est dans une grotte que le jeune Isaac reçoit sa première leçon de grec, sur un texte d’Isocrate.

Il étudie à l’Académie de Genève, où il devient à 22 ans professeur de grec, poste qu’il occupe jusqu’en 1596. Il épouse Florence Estienne, fille du grand imprimeur-érudit Henri Estienne. Puis il enseigne à Montpellier, avant d’être appelé à Paris par Henri IV, qui lui accorde une pension et fait de lui, en 1604, le sous-bibliothécaire de la bibliothèque royale. Il s’y fait une réputation européenne d’éditeur et de commentateur de textes grecs (Strabon, Théophraste, Athénée…).

Après l’assassinat d’Henri IV en 1610, sa position de protestant à Paris devient inconfortable. En octobre 1610, il part pour l’Angleterre, où le roi Jacques Ier l’accueille chaleureusement et le garde près de lui pour discuter de théologie.

Une commande royale contre un cardinal

Ce n’est pas par curiosité ésotérique que Casaubon s’est intéressé à Hermès. Le roi et les évêques anglais lui demandent de réfuter les Annales ecclésiastiques du cardinal catholique César Baronius, une immense histoire de l’Église. Or Baronius, comme beaucoup de ses contemporains, présentait Hermès Trismégiste comme un contemporain de Moïse et un prophète païen du christianisme.

Casaubon commence la rédaction en avril 1612. En 1614 paraît à Londres De rebus sacris et ecclesiasticis exercitationes XVI (« Seize exercices sur les choses sacrées et ecclésiastiques »). Au milieu de cette réfutation, une vingtaine de pages seulement sont consacrées au Corpus Hermeticum. Elles vont suffire.

La méthode : lire le grec de près

L’argument central de Casaubon est philologique. Le style et le vocabulaire du Corpus ne sont pas ceux d’un texte archaïque : c’est le grec de l’époque hellénistique et impériale, avec des termes et des idées qu’on retrouve chez les philosophes platoniciens et les auteurs chrétiens des premiers siècles. L’historien Anthony Grafton, qui a étudié les notes de travail de Casaubon, souligne aussi qu’il a repéré l’artifice du texte, qui prétend être traduit de l’égyptien pour se donner de l’autorité, et l’a replacé parmi la foule d’écrits pseudo-antiques et pseudo-orientaux de l’époque hellénistique.

Casaubon n’était d’ailleurs pas le premier à douter. Dès l’Antiquité, le philosophe Jamblique se sentait obligé de défendre ces textes : s’ils emploient souvent le langage des philosophes grecs, écrivait-il, c’est qu’ils ont été traduits de l’égyptien par des hommes instruits en philosophie. Mais Casaubon a été le premier à mener une démonstration méthodique et publique.

Juste sur la date, faux sur l’intention

Sur l’essentiel, Casaubon avait raison : les traités du Corpus datent bien des premiers siècles de notre ère (les chercheurs actuels retiennent en gros 100-300). En revanche, il s’est trompé sur leurs auteurs. Il y voyait l’œuvre de chrétiens, ou de demi-chrétiens, qui auraient fabriqué de faux oracles païens pour convertir les Gentils. Or les spécialistes considèrent aujourd’hui ces textes comme des écrits païens, issus des milieux grecs d’Égypte. Et depuis la découverte des textes coptes de Nag Hammadi en 1945, certains chercheurs, comme Jean-Pierre Mahé, insistent sur leurs racines égyptiennes, même si la rédaction des textes que nous lisons reste tardive.

La fin d’un mythe… pas tout de suite

Casaubon meurt à Londres le 1er juillet 1614, quelques mois après la parution de son livre, et repose à l’abbaye de Westminster. Sa démonstration n’a pas convaincu tout le monde d’un coup. En 1643, le médecin anglais Thomas Browne écrivait encore dans sa Religio Medici que les écoles sévères ne le détourneraient pas de la philosophie d’Hermès, selon laquelle le monde visible n’est qu’un portrait de l’invisible. Le jésuite Athanase Kircher continua de défendre l’authenticité du Corpus. Et en 1678, le philosophe Ralph Cudworth nuança la critique en estimant que seuls certains traités étaient des faux et que les textes pouvaient conserver une tradition plus ancienne.

Mais la brèche était ouverte. Pour Frances Yates, c’est avec Casaubon que s’effondre l’hermétisme de la Renaissance, du moins dans sa prétention à l’antiquité. Le prestige d’Hermès se déplace alors vers l’alchimie, puis vers l’occultisme du XIXe siècle (voir l’hermétisme moderne).

Petit clin d’œil littéraire pour finir : Umberto Eco a donné le nom de Casaubon à l’un des héros du Pendule de Foucault, roman qui se moque justement des chasseurs de secrets ésotériques, et George Eliot l’avait déjà donné à un érudit pédant de Middlemarch. Une drôle de postérité pour l’homme qui a rajeuni Hermès d’environ quinze siècles.

Pour replacer cet épisode dans l’ensemble, voyez l’histoire de l’hermétisme et l’article sur Ficin et la Renaissance hermétique.

Sources

  • Anthony Grafton, « Protestant versus Prophet: Isaac Casaubon on Hermes Trismegistus », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 46 (1983), p. 78-93 (présentation par Roger Pearse, en ligne).
  • Anthony Grafton et Joanna Weinberg, « I have always loved the Holy Tongue »: Isaac Casaubon, the Jews, and a Forgotten Chapter in Renaissance Scholarship, Harvard University Press, 2011.
  • Mark Pattison, « Casaubon, Isaac », Encyclopædia Britannica, 11e éd., 1911, vol. 5, p. 441-444 (biographie).
  • « Grind never stops, or The Life and Work of Isaac Casaubon », Antigone Journal, juillet 2022 (en ligne) : Baronius, début de la rédaction en 1612, une vingtaine de pages sur le Corpus.
  • Brian P. Copenhaver, Hermetica, Cambridge University Press, 1992, p. l (Casaubon) et lvi-lviii (Nag Hammadi, Mahé).
  • Frances A. Yates, Giordano Bruno and the Hermetic Tradition, Routledge, 1964 (chapitre sur Casaubon).
  • Thomas Browne, Religio Medici, 1643, I, 12.
  • Wikipédia (en), « Isaac Casaubon » et « Hermeticism » (Cudworth, 1678), consultés en octobre 2026.
  • Image : National Gallery of Art, Washington, Isaac Casawbon, 1951.11.1005 (domaine public).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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