Quand on dit « textes hermétiques », c’est à lui qu’on pense d’abord. Le Corpus Hermeticum est le recueil qui a fait la gloire d’Hermès Trismégiste et qui a enflammé la Renaissance. Pourtant, son nom est trompeur : ce n’est pas « l’œuvre complète » d’Hermès, mais une petite sélection de dix-sept traités grecs parmi bien d’autres. Faisons les présentations.

Un recueil plus jeune qu’on ne le croyait
Les traités eux-mêmes ont été écrits en grec, en Égypte, entre le IIe et le IIIe siècle de notre ère environ : c’est la datation retenue par Brian Copenhaver et Christian Bull, et par la grande majorité des chercheurs. Des dates bien plus anciennes ont été proposées (par l’égyptologue Flinders Petrie notamment), mais elles ont été rejetées.
Le recueil, lui, est encore plus tardif. Des auteurs antiques citent tel ou tel traité dès les IIe et IIIe siècles, mais la collection telle que nous la connaissons est l’œuvre d’éditeurs byzantins : elle est attestée pour la première fois chez le philosophe Michel Psellos, au XIe siècle, et les plus anciens manuscrits qui la contiennent datent du XIVe siècle.
Dix-sept traités… numérotés jusqu’à dix-huit
Petite bizarrerie : le Corpus compte dix-sept traités numérotés de I à XVIII, sans traité XV. Au XVIe siècle, l’éditeur François de Foix-Candale avait rempli cette case avec des extraits pris ailleurs (une notice de l’encyclopédie byzantine Souda et trois passages hermétiques conservés par Stobée). Les éditions suivantes les ont retirés, mais ont gardé la numérotation. D’où ce trou que les lecteurs remarquent toujours.
Voici quelques-uns des titres, qui donnent une bonne idée de l’ambiance :
- I. Poimandrès, la grande vision d’Hermès ;
- IV. Le Cratère (ou la Monade), discours d’Hermès à son fils Tat ;
- VII. Le plus grand mal chez les hommes est l’ignorance de Dieu ;
- X. La Clé ;
- XI. L’Intellect (Noûs) à Hermès ;
- XIII. Discours secret sur la montagne : sur la renaissance et la promesse de silence ;
- XVI-XVII. Asclépius au roi Ammon.
La forme est presque toujours celle du dialogue : un maître (Hermès, ou l’Intellect divin lui-même) instruit un disciple, Tat, Asclépius ou le roi Ammon.
Poimandrès, la vision fondatrice
Le premier traité est le plus célèbre, au point que, jusqu’au XIXe siècle, on appelait souvent tout le recueil Pimandre. Hermès y raconte qu’une figure immense lui est apparue alors que sa pensée s’élevait. « Qui es-tu ? », demande-t-il. Réponse : « Je suis Poimandrès, l’Intellect de la souveraineté. »
Suit un récit de création : de Dieu sortent la lumière, le Verbe (Logos), les éléments et les sept cieux des planètes qui gouvernent le destin. Puis Dieu crée l’Homme à son image. Mais l’Homme, voyant son reflet dans les eaux de la Nature, s’éprend d’elle et veut y habiter. Il tombe ainsi dans le monde matériel et devient double : mortel par son corps, immortel par son être essentiel. Le salut consiste à se reconnaître soi-même comme venu de la lumière, et à remonter, après la mort, à travers les sphères célestes jusqu’à Dieu. Hermès reçoit alors pour mission d’enseigner cette voie aux hommes.
Quant au nom de Poimandrès, son sens est discuté. On l’a longtemps compris comme « berger des hommes » (en grec, poimên et anêr). L’égyptologue Francis Llewellyn Griffith a proposé d’y voir une expression copte signifiant « la connaissance de Rê ». Christian Bull suggère encore une autre piste, liée au nom grec d’un pharaon divinisé, Amenemhat III. Je ne peux pas vous dire laquelle est la bonne : le débat reste ouvert.
Les grandes idées du Corpus
- Un Dieu qui est le Tout. Dieu est à la fois le créateur de tout et ce qui existe ; toutes choses préexistent en lui. Il est donc à la fois au-delà du monde et présent en lui, une vision proche de celle des stoïciens, comme l’avait souligné le père Festugière.
- L’ignorance est le vrai mal. Le traité VII le dit dans son titre même. Le traité IX ajoute que l’intellect produit le bien ou le mal selon qu’il reçoit ses inspirations de Dieu ou des démons.
- La renaissance. Dans le traité XIII, sur une montagne, Hermès fait vivre à Tat une nouvelle naissance spirituelle : le disciple se dépouille de ses vices et devient un être nouveau. Tat doit promettre le silence sur ce qu’il a vécu.
- La connaissance qui divinise. Connaître Dieu, c’est se transformer. On retrouve là une parenté avec la gnose, sans que l’hermétisme se confonde avec le gnosticisme chrétien.
De Florence à Nag Hammadi
Le Corpus entre dans l’histoire de l’Europe au XVe siècle. Marsile Ficin traduit les quatorze premiers traités en latin en 1463 pour Cosme de Médicis ; l’humaniste Lodovico Lazzarelli traduit les trois derniers (XVI à XVIII). La première édition imprimée du texte grec paraît à Paris en 1554, chez Adrien Turnèbe. Toute cette aventure est racontée dans Ficin et la Renaissance hermétique, et la façon dont le recueil a perdu son aura de texte contemporain de Moïse dans l’article sur Isaac Casaubon.
Le dernier rebondissement date de 1945. Parmi les manuscrits coptes découverts près de Nag Hammadi, en Haute-Égypte, le codex VI contient trois textes hermétiques : le Discours sur l’Ogdoade et l’Ennéade, une Prière d’action de grâces et un extrait de l’Asclépius. Pour Brian Copenhaver, trouver ces écrits philosophiques en copte, en pleine Égypte, a été un « défi saisissant » pour la thèse du père Festugière, qui voulait expliquer l’hermétisme uniquement par la philosophie grecque. Depuis, des chercheurs comme Jean-Pierre Mahé insistent sur ses racines égyptiennes, tout en gardant la datation des IIe-IIIe siècles pour les textes tels que nous les lisons.
Le lire aujourd’hui
En français, l’édition de référence reste celle d’Arthur Darby Nock et André-Jean Festugière aux Belles Lettres (4 volumes, 1945-1954), avec le texte grec et la traduction. En anglais, la traduction commentée de Brian Copenhaver (1992) est la porte d’entrée classique. Et pour replacer le Corpus dans la longue histoire de l’hermétisme, commencez par notre article central.
✦ La série : l’hermétisme
Le point de départ : L’hermétisme : histoire d’une tradition, d’Hermès Trismégiste à nos jours
Le maître et ses textes : Hermès Trismégiste · Le Corpus Hermeticum · L’Asclépius · La Table d’émeraude
Les grandes étapes : L’Hermès arabe et l’hermétisme médiéval · Ficin et la Renaissance hermétique · Isaac Casaubon, l’homme qui a daté Hermès · L’hermétisme moderne, de la Golden Dawn au Kybalion
Sources
- Arthur Darby Nock et André-Jean Festugière, Corpus Hermeticum, 4 vol., Paris, Les Belles Lettres, 1945-1954.
- Brian P. Copenhaver, Hermetica, Cambridge University Press, 1992 (introduction, p. xl-lviii : datation, Psellos, Ficin et Lazzarelli, chapitre XV, Nag Hammadi ; traduction du Poimandrès).
- Christian H. Bull, The Tradition of Hermes Trismegistus, Brill, 2018 (datation, nom de Poimandrès p. 122-125).
- André-Jean Festugière, La Révélation d’Hermès Trismégiste, 4 vol., Paris, Gabalda, 1944-1954.
- Walter Scott, Hermetica, vol. I, Oxford, 1924, introduction (manuscrits, éditions Turnèbe 1554 et Foix-Candale 1574), via Source Library.
- James M. Robinson (dir.), The Nag Hammadi Library in English, 3e éd., HarperCollins, 1990 (codex VI, 6-8).
- Wikipédia (en), « Corpus Hermeticum » et « Poimandres », consultés en octobre 2026.
- Image : Pimander, Trévise, Gerardus de Lisa, 1471, via Source Library (domaine public).



