Pendant seize siècles, on n’a connu les gnostiques que par ce qu’en disaient leurs pires ennemis. Un peu comme si l’on devait juger un groupe de rock uniquement d’après les critiques de ses détracteurs. Et puis, en 1945, au pied d’une falaise égyptienne, une jarre a livré leurs propres livres. C’est la bibliothèque de Nag Hammadi, l’une des plus grandes découvertes de l’histoire des religions.

Une jarre au pied du Jabal al-Tarif

À la fin de l’année 1945, près de la ville de Nag Hammadi, en Haute-Égypte, des paysans trouvent une jarre scellée près de la falaise du Jabal al-Tarif. À l’intérieur : douze codex de papyrus reliés de cuir, plus un traité provenant d’un treizième volume. Un codex, c’est l’ancêtre de notre livre : des feuilles pliées et cousues, et non plus un rouleau.

Le récit le plus connu de la découverte est celui de Muhammad Ali al-Samman, recueilli dans les années 1970 par le chercheur américain James Robinson. Il contient tout ce qu’il faut pour un bon film : une vendetta familiale, la peur d’un djinn enfermé dans la jarre, et une mère qui aurait brûlé une partie des feuillets dans son four. Robinson pensait que ces pages brûlées appartenaient au codex XII, très fragmentaire.

Mais prudence. Ce récit a été recueilli trente ans après les faits, et le frère de Muhammad Ali a contesté certains détails. Les premières enquêtes, menées par le Français Jean Doresse entre 1947 et 1950, ne contenaient pas ces éléments spectaculaires. Certains chercheurs pensent que la découverte a commencé comme un pillage de tombe, et que l’histoire a été embellie ensuite. Bref : on sait où et à peu près quand les livres ont été trouvés, mais les détails exacts de la scène restent incertains.

Page manuscrite en copte du codex II de Nag Hammadi
Une page du codex II de Nag Hammadi, copié au IVe siècle et conservé au Musée copte du Caire.

Que contiennent ces livres ?

Les codex réunissent 52 traités, pour la plupart gnostiques, écrits en copte, la dernière forme de la langue égyptienne, notée avec l’alphabet grec complété de quelques lettres. Les textes eux-mêmes ont probablement été composés en grec plus tôt, entre le IIe et le IIIe siècle, puis traduits. Les copies datent généralement du IVe siècle. Parmi les plus célèbres :

  • l’Évangile selon Thomas, recueil de 114 paroles de Jésus, le seul texte complet dont on avait déjà trouvé des fragments grecs ;
  • l’Évangile de vérité, lié à l’école de Valentin ;
  • l’Évangile selon Philippe ;
  • l’Apocryphon de Jean, qui raconte le grand mythe de Sophia et du Démiurge Yaldabaoth ;
  • Le Tonnerre, intellect parfait, un étonnant poème où une voix féminine se définit par des paradoxes ;
  • Zostrien, le plus long traité, mais en très mauvais état.

Surprise : on y trouve aussi trois textes hermétiques, liés à Hermès Trismégiste, et même une traduction remaniée d’un passage de la République de Platon. Ces moines ou lecteurs avaient des goûts éclectiques. Et un texte, les Enseignements de Silvain, est d’origine chrétienne tout à fait orthodoxe. Tout n’est donc pas « gnostique » dans cette bibliothèque.

Le codex Jung : un cadeau d’anniversaire

Les livres se sont vite dispersés sur le marché des antiquités. La plupart passent entre les mains d’un marchand du Caire, puis sont retenus par le Service des antiquités égyptien. Après la révolution de 1952, ils rejoignent le Musée copte du Caire et sont déclarés propriété nationale.

Un volume, le codex I, prend un autre chemin. Vendu par un marchand belge, il est acquis en 1951 par l’Institut C. G. Jung de Zurich, grâce au chercheur néerlandais Gilles Quispel, pour être offert au psychiatre Carl Gustav Jung, grand amateur de gnose. C’est le « codex Jung ». Ses pages ne rejoignent le Caire qu’en 1975.

Pourquoi les avoir enterrés ?

Là encore, plusieurs hypothèses s’affrontent :

  • La cachette monastique. James Robinson a proposé que les livres appartenaient à un monastère pachômien voisin et qu’ils auraient été cachés après la lettre pascale de l’évêque Athanase d’Alexandrie, en 367, qui condamnait les livres non canoniques. Des travaux plus récents (Lundhaug et Jenott, 2015 ; Linjamaa, 2024) défendent l’idée d’un usage par des moines lettrés.
  • Le dépôt funéraire. D’autres chercheurs, comme Lewis et Blount (2014), pensent que les livres ont été commandés par un riche particulier et enterrés avec lui, comme objets de prestige.

Pour l’instant, la question n’est pas tranchée.

La publication : trente ans d’efforts

Une première traduction partielle du codex Jung paraît au Caire en 1956. Puis, en 1970, l’UNESCO et le ministère égyptien de la Culture forment un comité international. Une édition en fac-similé de tous les codex paraît chez Brill de 1972 à 1977. La même année 1977, James Robinson publie The Nag Hammadi Library in English, qui met enfin l’ensemble des textes à la portée du grand public. Pour le lecteur francophone, il existe depuis 2007 le volume Écrits gnostiques de la Bibliothèque de la Pléiade.

Le résultat est spectaculaire : pour la première fois, les gnostiques parlent avec leurs propres mots. Et l’on découvre qu’ils étaient plus divers, plus subtils, et parfois plus proches des autres chrétiens, que ne le laissaient croire leurs adversaires.

Sources

  • Wikipedia, « Nag Hammadi library » (découverte, récit d’al-Samman et ses contestations, Jean Doresse, codex Jung, Musée copte, hypothèses de Robinson, Lundhaug et Jenott, Linjamaa, Lewis et Blount, éditions), consulté en octobre 2026.
  • Marek Dospěl, « The Nag Hammadi Codices », Bible History Daily, Biblical Archaeology Society, 2020 (mis à jour en 2021).
  • Roger Pearse, « The Nag Hammadi discovery of manuscripts ».
  • James M. Robinson (dir.), The Nag Hammadi Library in English, Leyde, Brill, et San Francisco, Harper & Row, 1977 (3e éd. 1988).
  • Jean-Pierre Mahé et Paul-Hubert Poirier (dir.), Écrits gnostiques. La bibliothèque de Nag Hammadi, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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