Si vous tapez « hermétisme » dans un moteur de recherche aujourd’hui, vous tomberez plus vite sur les « 7 lois hermétiques » que sur le Corpus Hermeticum. C’est le résultat d’une histoire récente : au XIXe siècle, Hermès Trismégiste est revenu sur le devant de la scène, porté par une nouvelle vague d’occultistes. Mais l’Hermès qu’ils invoquent n’a plus grand-chose à voir avec celui des textes antiques. Voyons comment on en est arrivé là.

Un mot qui devient étiquette
Après la démonstration d’Isaac Casaubon en 1614, le mot « hermétique » ne disparaît pas, mais il change de sens. Il désigne de plus en plus l’alchimie (« l’art hermétique ») et, plus vaguement, toute sagesse secrète censée venir de l’Égypte ancienne. Comme le résument les historiens, cet usage très large et peu historique a été popularisé par les occultistes du XIXe et du XXe siècle, même s’ils citaient parfois de vrais textes hermétiques.
Un livre illustre bien ce glissement : A Suggestive Inquiry into Hermetic Philosophy and Alchemy, publié anonymement en 1850 par l’Anglaise Mary Anne Atwood. Elle le retire de la circulation, mais il sera réédité après sa mort par son amie Isabelle de Steiger, future membre de la Golden Dawn, et deviendra une référence dans ces milieux. En France, Éliphas Lévi voit dans la Table d’émeraude « toute la magie en une seule page ».
1884 : la Hermetic Society d’Anna Kingsford
En 1883, Anna Kingsford, l’une des toutes premières femmes médecins de Grande-Bretagne et militante pour les droits des femmes et des animaux, devient présidente de la loge de Londres de la Société théosophique. Mais elle ne se reconnaît pas dans l’orientation très orientale de la théosophie d’Helena Blavatsky. En avril 1884, avec son compagnon de route Edward Maitland, elle fonde la Hermetic Society, consacrée aux traditions européennes et à un ésotérisme chrétien. En 1885, tous deux publient une traduction anglaise de textes hermétiques sous le titre The Virgin of the World (la « Vierge du monde », nom traditionnel du traité hermétique Korê Kosmou).
Les historiens voient dans cette société un précurseur direct de la Golden Dawn : William Wynn Westcott, futur fondateur de l’Ordre, y donnait des conférences comme membre d’honneur.
1888 : l’Ordre hermétique de la Golden Dawn
Le 12 février 1888, trois francs-maçons, William Robert Woodman, William Wynn Westcott et Samuel Liddell « MacGregor » Mathers, signent leurs engagements de fidélité et fondent l’Ordre hermétique de l’Aube dorée (Hermetic Order of the Golden Dawn). Tous trois sont membres de la Societas Rosicruciana in Anglia, une société rosicrucienne réservée aux maçons. L’Ordre s’appuie sur de mystérieux « manuscrits chiffrés » dont l’origine reste controversée.
La Golden Dawn enseigne un mélange d’alchimie, de Kabbale et de magie, avec Hermès comme figure tutélaire. Elle a une particularité notable pour l’époque : elle admet les femmes à égalité avec les hommes. Après la mort de Woodman en 1891, Mathers en prend la direction ; Westcott quitte ses fonctions en 1897. L’Ordre, très secret, éclate ensuite en factions rivales. Ses enseignements seront rendus publics, notamment par Israel Regardie à la fin des années 1930. Westcott a aussi dirigé une série de petits livres, les Collectanea Hermetica, dont une réédition du Pymandre.
Côté théosophie, Blavatsky n’est pas en reste : c’est elle qui popularise la formule raccourcie « as above, so below » (ce qui est en haut est comme ce qui est en bas), tirée de la Table d’émeraude.
1908 : le Kybalion
En 1908 paraît à Chicago, aux éditions de la Yogi Publication Society, The Kybalion: A Study of the Hermetic Philosophy of Ancient Egypt and Greece, signé « Trois Initiés ». Le livre expose sept « principes hermétiques » : mentalisme, correspondance, vibration, polarité, rythme, cause et effet, genre. Il est devenu l’un des livres « hermétiques » les plus lus du XXe siècle.
Mais il faut le dire clairement : le Kybalion n’est pas un texte hermétique ancien. Son auteur est très probablement William Walker Atkinson (1862-1932), un avocat américain, figure du mouvement de la Nouvelle Pensée (New Thought), qui publiait sous de nombreux pseudonymes. C’est la conclusion du chercheur Philip Deslippe dans son édition de 2011. Les textes authentiques du Corpus Hermeticum, écrits entre les IIe et IIIe siècles, ne contiennent ni ce schéma en sept principes ni ces noms. Seul le principe de correspondance reprend une vraie formule, celle de la Table d’émeraude. Le reste reflète les idées américaines du début du XXe siècle sur la puissance de l’esprit. J’en parle en détail dans mon article sur les 7 principes du Kybalion.
Pendant ce temps, les savants…
Paradoxe savoureux : à l’époque même où les occultistes s’emparent d’Hermès, les universitaires commencent à étudier sérieusement les textes. Le théosophe G. R. S. Mead publie en 1906 Thrice-Greatest Hermes, avec une traduction du Corpus. Suivent les travaux de Walter Scott (Oxford, à partir de 1924), puis la grande édition d’Arthur Darby Nock et André-Jean Festugière (1945-1954). La même année 1945, les textes coptes de Nag Hammadi relancent les recherches. Aujourd’hui, à Amsterdam, la Bibliotheca Philosophica Hermetica, fondée par le collectionneur Joost Ritman, abrite l’une des plus importantes collections au monde consacrées à ces traditions.
Ce qu’il faut retenir
L’hermétisme moderne n’est pas un faux : c’est une réinvention, comme chaque époque a réinventé Hermès. Les Arabes en ont fait un prophète, la Renaissance un théologien chrétien avant l’heure, les occultistes un maître de magie et de développement personnel. Pour qui veut connaître l’hermétisme historique, le mieux reste de revenir aux sources : le Corpus Hermeticum, l’Asclépius, et la longue histoire de l’hermétisme.
✦ La série : l’hermétisme
Le point de départ : L’hermétisme : histoire d’une tradition, d’Hermès Trismégiste à nos jours
Le maître et ses textes : Hermès Trismégiste · Le Corpus Hermeticum · L’Asclépius · La Table d’émeraude
Les grandes étapes : L’Hermès arabe et l’hermétisme médiéval · Ficin et la Renaissance hermétique · Isaac Casaubon, l’homme qui a daté Hermès · L’hermétisme moderne, de la Golden Dawn au Kybalion
Sources
- Dennis Denisoff, « The Hermetic Order of the Golden Dawn, 1888-1901 », BRANCH: Britain, Representation and Nineteenth-Century History (en ligne) : fondation du 12 février 1888, SRIA, Anna Kingsford et la Hermetic Society (avril 1884).
- Israel Regardie, The Golden Dawn, Chicago / St. Paul, 1937-1940.
- Mary K. Greer, Women of the Golden Dawn, Park Street Press, 1994.
- Philip Deslippe (éd.), The Kybalion: The Definitive Edition, New York, Tarcher/Penguin, 2011 (attribution à William Walker Atkinson).
- Mitch Horowitz, « The New Age and Gnosticism: Terms of Commonality », Gnosis: Journal of Gnostic Studies, 4 (2019) ; Erin Prophet, « Hermetic Influences on the Evolutionary System of Helena Blavatsky’s Theosophy », Gnosis, 3 (2018).
- Wouter J. Hanegraaff, Esotericism and the Academy, Cambridge University Press, 2012.
- Theosophy Wiki, « William Wynn Westcott » (Hermetic Society, Collectanea Hermetica).
- Wikipédia (en), « Hermeticism » (Atwood, de Steiger, Collectanea Hermetica, Regardie), « The Kybalion » et « Emerald Tablet » (Lévi, Blavatsky, Ritman), consultés en octobre 2026.
- Image : photographie de S. L. MacGregor Mathers, domaine public, via Wikimedia Commons.



