« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » Vous avez forcément croisé cette phrase, sur un livre, un tatouage ou une affiche de yoga. C’est sans doute la formule la plus célèbre de l’ésotérisme. Elle résume une idée vertigineuse : tout, dans l’univers, se répond. Les astres, les métaux, les plantes, le corps humain, l’âme… rien n’est isolé.
C’est ce que l’historien Antoine Faivre appelle les correspondances, le premier de ses six critères pour reconnaître une pensée ésotérique. Voyons d’où vient l’idée, et comment elle a été mise en pratique.

Ce que veut dire « correspondance »
Dans la pensée moderne, deux choses sont liées si l’une cause l’autre : la pluie fait pousser la plante. Dans la pensée ésotérique, deux choses peuvent être liées parce qu’elles se ressemblent ou parce qu’elles occupent la même place dans deux ordres différents. L’or et le Soleil ne se touchent pas, mais ils « correspondent » : tous deux sont rayonnants, inaltérables, royaux. Le monde devient alors un grand texte à déchiffrer, où chaque chose renvoie à une autre.
C’est aussi pour cela que l’ésotérisme parle si volontiers le langage des symboles : un symbole, c’est précisément une correspondance rendue visible.
La Table d’émeraude, source de la formule
La fameuse phrase vient d’un texte très court, la Table d’émeraude, attribuée au légendaire Hermès Trismégiste. Son histoire réelle est plus surprenante que la légende :
- La plus ancienne version connue est en arabe. Elle se trouve à la fin d’un traité intitulé Sirr al-Khalīqa (« Le Secret de la création »), placé sous le nom d’Apollonius de Tyane (appelé Balīnūs en arabe). Les spécialistes le datent de la fin du VIIIe ou du début du IXe siècle.
- Le texte passe en latin au XIIe siècle. Hugues de Santalla en donne une traduction vers 1145-1151, et une autre version latine, dite « vulgate », se diffuse dans la première moitié du même siècle.
- C’est dans cette vulgate qu’on lit : « Quod est superius est sicut quod inferius, et quod inferius est sicut quod est superius » : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est en bas est comme ce qui est en haut.
Au Moyen Âge, le commentateur Hortulanus lit la Table comme une recette d’alchimie. Elle est imprimée à Nuremberg en 1541 par Johannes Petreius, et Isaac Newton lui-même en a laissé une traduction manuscrite. La version raccourcie « as above, so below », que l’on cite partout aujourd’hui, a été popularisée bien plus tard, notamment par Helena Blavatsky, la fondatrice de la théosophie.
Notez au passage que la Table d’émeraude n’a donc rien d’un texte de l’Égypte pharaonique : c’est une œuvre médiévale arabe, attribuée après coup à des figures prestigieuses de l’Antiquité. C’est un procédé courant à l’époque, qu’on appelle la pseudépigraphie.
Sept planètes, sept métaux
L’exemple le plus connu de correspondances, c’est la correspondance entre les sept « planètes » de l’astronomie ancienne et les sept métaux connus des Anciens. Chaque planète était dite « gouverner » son métal, au point que l’alchimie utilise le même signe pour les deux :
| Planète | Métal |
|---|---|
| Soleil | Or |
| Lune | Argent |
| Mercure | Vif-argent (mercure) |
| Vénus | Cuivre |
| Mars | Fer |
| Jupiter | Étain |
| Saturne | Plomb |
Ce tableau est au cœur de l’alchimie occidentale, étroitement mêlée à l’astrologie d’héritage babylonien et grec. Et il s’étend au corps humain : c’est l’idée de l’homme « petit monde » qui reflète le « grand monde », que je développe dans l’article Microcosme et macrocosme.
Les signatures : quand la plante dit à quoi elle sert
À la Renaissance, les correspondances deviennent un outil médical avec la doctrine des signatures. L’idée : Dieu aurait « signé » les plantes d’une marque visible qui indique leur usage. La noix, qui ressemble à un cerveau, serait bonne pour la tête ; la pulmonaire, aux feuilles tachetées comme un poumon malade, soignerait les poumons.
Paracelse développe cette idée au XVIe siècle. Giambattista della Porta publie en 1588 sa Phytognomonica, un traité qui compare les plantes aux parties du corps. Et c’est le mystique allemand Jacob Böhme qui donne son nom à la notion, avec son livre Signatura rerum (« La signature des choses », 1621).
Un mot d’honnêteté : la doctrine des signatures n’a aucune valeur médicale démontrée et elle est aujourd’hui classée parmi les pseudosciences. L’ethnobotaniste Bradley Bennett a même proposé en 2007 que les « signatures » aient surtout servi de moyen mnémotechnique, inventé après coup pour retenir l’usage de plantes déjà connues. Ce qui nous intéresse ici, c’est la vision du monde qu’elle révèle.
Swedenborg et Baudelaire : les correspondances spirituelles
Au XVIIIe siècle, le visionnaire suédois Emanuel Swedenborg donne aux correspondances une portée nouvelle. Dans Le Ciel et l’Enfer (1758), il explique que tout, dans le monde des esprits (les vêtements des anges, leurs maisons, leurs paysages) reflète leur état intérieur et change avec lui. Le monde naturel tout entier, pour lui, correspond au monde spirituel.
Un siècle plus tard, Charles Baudelaire fait entrer l’idée dans la littérature française avec son sonnet « Correspondances », quatrième poème des Fleurs du mal (1857) :
La Nature est un temple où de vivants piliers
Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal, 1857
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
On distingue souvent dans ce poème deux sortes de correspondances : horizontales, entre les sens (un parfum qui évoque une couleur ou un son), et verticales, entre le monde sensible et le monde spirituel. C’est cette seconde dimension qui rattache Baudelaire à la tradition ésotérique.
Et le Kybalion ?
Si vous avez lu le Kybalion, vous y avez trouvé un « principe de correspondance ». Ce petit livre paru en 1908 reprend la formule de la Table d’émeraude, mais il appartient à la pensée moderne, et pas à l’hermétisme antique. J’en parle en détail dans mon article sur les 7 principes du Kybalion.
Ce qu’il faut retenir
La doctrine des correspondances, c’est une manière de regarder le monde comme un ensemble relié, où chaque niveau de réalité reflète les autres. Elle a nourri l’alchimie, l’astrologie, la médecine de la Renaissance, la mystique et la poésie. Et elle découle directement d’une autre idée : celle d’une Nature vivante, animée par une âme du monde.
✦ La série : les grandes notions de l’ésotérisme
Le point de départ : Comment reconnaître une pensée ésotérique ? Les 6 critères d’Antoine Faivre
Le cosmos vivant : La doctrine des correspondances · Microcosme et macrocosme · L’âme du monde
Les chemins de la connaissance : Anges, démons et esprits élémentaires · L’imagination créatrice · La transmutation
Tradition et transmission : La philosophie pérenne · Initiation et transmission · La Gnose
Pour bien commencer : Qu’est-ce que l’ésotérisme ? · L’histoire de l’ésotérisme · Les grandes périodes de l’ésotérisme
Sources
- Antoine Faivre, L’Ésotérisme, Paris, PUF, 1992 (critère des correspondances).
- Wikipédia (en), « Emerald Tablet » : Sirr al-Khalīqa, datation (Kraus 1943 ; Weisser 1980), traductions latines, Hortulanus, édition Petreius 1541, traduction de Newton (Keynes MS 28), consulté en octobre 2026.
- Wikipédia (en), « Classical planets in Western alchemy » : correspondances planètes-métaux, consulté en octobre 2026.
- Wikipédia (en), « Doctrine of signatures » : Paracelse, della Porta (1588), Böhme (1621) ; Bradley C. Bennett, « Doctrine of Signatures: An Explanation of Medicinal Plant Discovery or Dissemination of Knowledge? », Economic Botany, 2007 (cité par l’article Wikipédia).
- Wikipédia (en), « Heaven and Hell (Swedenborg book) » : De Caelo et ejus mirabilibus, 1758, et la notion de correspondances, consulté en octobre 2026.
- Schoolmouv, « L’idéal et la théorie des correspondances dans Les Fleurs du mal » : texte du sonnet, correspondances horizontales et verticales, référence à Swedenborg.
- Source Library, « Œdipus Ægyptiacus, 1652-1654 » (image, domaine public).



