Si vous cherchez la preuve qu’une croix peut être une œuvre d’art à part entière, regardez du côté de l’Éthiopie. Ajourées comme de la dentelle, couvertes d’entrelacs, les croix éthiopiennes sont célèbres pour leur incroyable variété. Le Metropolitan Museum de New York les décrit même comme uniques dans l’art chrétien par la diversité de leurs formes.

Un royaume chrétien dès le IVe siècle
L’histoire commence dans le royaume d’Aksoum, dans le nord de l’Éthiopie actuelle. Le roi Ézana, qui règne au IVe siècle, se convertit au christianisme et en fait la religion de l’État, vers 330 selon le Brooklyn Museum. Autrement dit, peu après la légalisation du christianisme dans l’Empire romain. Selon le Metropolitan Museum, Ézana est le premier souverain au monde à faire figurer la croix sur ses monnaies, qui comptent parmi les plus anciens témoignages de la culture matérielle chrétienne en Éthiopie.
Plus tard, la ville de Roha, aujourd’hui appelée Lalibela, devient le centre cérémoniel de la dynastie Zagwé, avec ses fameuses églises taillées dans le roc. On y trouve des motifs de croix à gradins semblables à ceux des croix processionnelles.
Trois grands types de croix
Le Metropolitan Museum distingue trois types principaux, selon l’usage :
- La croix processionnelle, fixée au sommet d’un bâton grâce à une douille et portée par les prêtres lors des processions et des offices. Des étoffes colorées, symbolisant le voile de Marie, pouvaient être attachées à ses boucles.
- La croix à main, que les prêtres tiennent pour bénir les fidèles.
- La croix pendentif, portée au cou.
La plupart des croix métalliques étaient coulées à la cire perdue, une technique qui ne permet de produire qu’un exemplaire à chaque fois. C’est une des raisons de leur infinie diversité : chaque croix est unique.
Pourquoi si peu de croix anciennes ?
On pourrait s’attendre à des croix datant d’Aksoum par centaines. Il n’en est rien. Selon le Metropolitan Museum, les croix processionnelles antérieures au XVIIe siècle sont rares, à cause des incursions qui ont dévasté la région au XVIe siècle. Le Bowers Museum indique que les plus anciens exemples datés remontent au XIIe siècle. La croix illustrée ci-dessus, datée des XIVe-XVe siècles, est donc une pièce précieuse.
Une croix de victoire et un arbre de vie
Ce qui frappe, c’est l’absence presque totale du Christ crucifié. Selon le Metropolitan Museum, les images du Christ sont rares sur les croix éthiopiennes, ce qui reflète une double lecture de la croix dans l’orthodoxie éthiopienne : signe de la crucifixion, mais aussi arbre du Paradis. Le Brooklyn Museum précise que l’Église orthodoxe éthiopienne relie la croix à l’arbre de vie de la Genèse, d’où les motifs végétaux et les entrelacs qu’on y voit fleurir. Le Met résume : en Éthiopie, la croix est perçue comme un emblème de triomphe plutôt que de mort.
Les croix éthiopiennes avaient aussi une fonction protectrice : le Met les décrit comme des objets destinés à éloigner les mauvais esprits, en même temps qu’un emblème spirituel de toute la communauté. Les souverains en offraient aux grands monastères, dont les moines priaient en retour pour eux.
Ces croix sont proches de la croix copte égyptienne, avec laquelle elles partagent l’héritage de la crux ansata. On retrouve aussi chez elles l’idée de la croix comme arbre de vie, chère aux Arméniens (voir la croix arménienne).
✝️ La série sur les croix chrétiennes
Pour avoir la vue d’ensemble, commencez par l’article principal : La croix chrétienne : histoire, formes et symboles.
Les grandes formes : croix latine · croix grecque · croix en tau · croix de Saint-André · croix de Saint-Pierre
Les croix des Églises et des peuples : croix orthodoxe · croix copte · croix éthiopienne · croix arménienne (khatchkar) · croix celtique · croix de sainte Brigide · croix de Canterbury · croix huguenote
Les croix des ordres et des pouvoirs : croix de Malte · croix templière (pattée) · croix de Jérusalem · croix de Saint-Jacques · croix papale · croix de Lorraine
Croix régionales : croix de Camargue · et une cousine qui n’est pas chrétienne : la croix basque (lauburu)
Symboles voisins : le Chrisme · INRI · l’orbe crucigère · l’ichtus
Sources
- The Metropolitan Museum of Art, « African Christianity in Ethiopia », Heilbrunn Timeline of Art History : metmuseum.org/essays/african-christianity-in-ethiopia
- The Metropolitan Museum of Art, « Processional Cross », XIVe-XVe siècle, n° 1998.37 (notice de Kristen Windmuller-Luna, 2014) : metmuseum.org/art/collection/search/317877
- The Metropolitan Museum of Art, « Processional Cross », début du XVe siècle : metmuseum.org/art/collection/search/677838 et notice 846465 : metmuseum.org
- Brooklyn Museum, « Processional Cross (qäqwami mäsqäl) », fin XVe-début XVIe siècle, n° 81.163.2 : brooklynmuseum.org
- Bowers Museum, « Resurrected Aloft: Processional Crosses of Ethiopia » : bowers.org



