Voici une histoire qui ressemble à un malentendu productif. À la fin du XVe siècle, des savants chrétiens découvrent la Kabbale, une tradition mystique juive. Au lieu de s’en méfier, certains s’en emparent avec enthousiasme : selon eux, elle prouve la vérité du christianisme. Les kabbalistes juifs auraient sans doute été surpris de l’apprendre. C’est la naissance de la kabbale chrétienne.
Pic de la Mirandole et ses 900 thèses
Tout commence avec Giovanni Pico della Mirandola, dit Pic de la Mirandole (1463-1494), jeune prodige de la Florence des Médicis, proche de Marsile Ficin. Pour le contexte, voyez notre article sur l’hermétisme de la Renaissance. Pic apprend la Kabbale notamment grâce aux traductions latines d’un converti, Flavius Mithridates.
En 1486, il publie 900 thèses tirées d’auteurs grecs, hébreux, arabes et latins, qu’il propose de défendre lors d’un grand débat public à Rome. Parmi elles, des thèses kabbalistiques. La plus étonnante affirme, en substance, qu’aucune science ne nous donne une plus grande certitude de la divinité du Christ que la magie et la Kabbale. La Britannica le présente comme le premier savant chrétien à utiliser la doctrine kabbalistique au service de la théologie chrétienne.
Le débat n’aura jamais lieu. Une commission pontificale juge treize thèses hérétiques et le pape Innocent VIII interdit la réunion. Pic se défend dans une Apologie (1487), puis publie l’Heptaplus (1489), un commentaire de la Genèse. Il meurt à Florence le 17 novembre 1494, à 31 ans.
Reuchlin et le nom de Jésus
L’humaniste allemand Johannes Reuchlin (1455-1522), souvent présenté comme le plus important continuateur de Pic, va plus loin. Dans De verbo mirifico (« Du mot merveilleux », 1494), il explique que le nom de Jésus en hébreu, YHSVH, serait le Tétragramme divin YHVH auquel on ajoute la lettre shin au milieu. On l’appelle le « pentagramme » ou nom de cinq lettres. Le Dieu imprononçable deviendrait ainsi prononçable dans le Christ. En 1517, il publie De arte cabalistica, un exposé plus large de la Kabbale.

Ricius, Gikatilla et le premier arbre imprimé
En 1516, Paul Ricius, juif converti devenu médecin de l’empereur Maximilien, publie à Augsbourg les Portae Lucis, une traduction latine des Portes de lumière du kabbaliste castillan Joseph Gikatilla. Sa page de titre porte la première représentation imprimée de l’arbre des séfirot. On peut aussi citer, en Italie, le cardinal augustin Egidio da Viterbo, grand lecteur de textes kabbalistiques.
Le XVIIe siècle : Kircher, Fludd et la Kabbala Denudata
Au XVIIe siècle, la kabbale chrétienne devient une matière d’érudition. Le jésuite Athanasius Kircher, dans son Œdipus Ægyptiacus (1652-1654), consacre de longues pages à la « cabale des Hébreux ». Son arbre des séfirot, inspiré d’un modèle de Philippe d’Aquin (1625), fera une longue carrière. En Angleterre, le médecin Robert Fludd mêle Kabbale, hermétisme et rosicrucianisme.
Le grand monument arrive avec Christian Knorr von Rosenroth (1636-1689) et sa Kabbala Denudata, « la Kabbale dévoilée », publiée en 1677-1684. Elle donne en latin des extraits du Zohar et des textes lurianiques, avec des commentaires, notamment du philosophe de Cambridge Henry More. L’ouvrage a été lu par Leibniz. Pour la première fois, des lecteurs chrétiens qui ne lisaient pas l’hébreu pouvaient accéder à la Kabbale d’Isaac Luria.
Une lecture chrétienne, pas une simple copie
Il faut bien voir ce que font ces auteurs. Ils ne pratiquent pas la Kabbale juive : ils la relisent pour y trouver la Trinité, l’Incarnation ou le nom de Jésus. C’est une lecture missionnaire et philosophique à la fois, qui s’inscrit dans le grand rêve renaissant d’une sagesse unique sous toutes les traditions. Cette kabbale chrétienne sera l’un des chaînons qui mènent, deux siècles plus tard, à la kabbale des occultistes. Car la Kabbala Denudata est précisément le livre que MacGregor Mathers traduira en partie en anglais en 1887.
✦ La série : la Kabbale
Le point de départ : La Kabbale : histoire de la mystique juive, de la Provence aux occultistes
Les livres et les idées : Le Sefer Yetsirah · Le Zohar · L’arbre des séfirot · Isaac Luria et la kabbale de Safed
Hors du judaïsme : La kabbale chrétienne · La kabbale des occultistes · Les 22 lettres hébraïques et le tarot
Légende : Le golem
Sources
- Encyclopædia Britannica, « Giovanni Pico della Mirandola » (900 thèses, 13 thèses condamnées, Innocent VIII, Apologie, Heptaplus, mort le 17 novembre 1494).
- Luminarium Encyclopedia, « Giovanni Pico della Mirandola » (thèse sur la magie et la Kabbale).
- Encyclopedia.com, « Pico della Mirandola, Giovanni » (Flavius Mithridates).
- Wikipedia, « Christian Kabbalah » (Reuchlin, Ricius, Kircher, Knorr von Rosenroth, Henry More).
- Encyclopædia Universalis, « Kabbale : la kabbale chrétienne ».
- Bonhams, notice « Portae Lucis, Augsburg, 1516 ».
- Jewish Encyclopedia (1901-1906), « Riccio, Paulo » (converti, médecin de Maximilien Ier).
- Source Library, « Kabbala Denudata, tomus II ».
- François Secret, Les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance, Paris, Dunod, 1964.



