Paris, janvier 1893. Dans le journal Gil Blas, un poète lorrain doit publiquement démentir… qu’il a tué un prêtre par magie. Ce poète, c’est Stanislas de Guaita, maître de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix. Le prêtre, c’est l’abbé Boullan, mort quelques jours plus tôt à Lyon. Entre les deux, une affaire digne d’un feuilleton : envoûtements, contre-envoûtements, un roman à scandale et des duels. Prévenons tout de suite : c’est une histoire où les témoignages se contredisent beaucoup. On va donc séparer ce qui est établi de ce qui relève de la légende.
L’abbé Boullan, un prêtre très particulier
Joseph-Antoine Boullan naît le 18 février 1824 à Saint-Porquier, dans le Tarn-et-Garonne. Prêtre, il fonde en 1859, avec une religieuse, Adèle Chevalier, une société vouée à la « réparation des âmes ». Tous deux sont condamnés pour escroquerie et outrage aux mœurs, et emprisonnés de 1861 à 1864. Plus tard, Boullan s’installe à Lyon et prend la tête d’un groupe se réclamant d’Eugène Vintras, un prophète dissident condamné par l’Église. On l’accusera souvent de satanisme, alors qu’il continuera de se présenter comme chrétien.
Les kabbalistes contre le « sorcier » de Lyon
À partir de 1886, et jusqu’à la mort de Boullan, une violente polémique oppose ses fidèles aux occultistes parisiens disciples d’Éliphas Lévi, Guaita en tête, avec dans son camp Papus. Pour eux, Boullan pratique la magie noire. Guaita consacre d’ailleurs au satanisme et à la sorcellerie le premier volume de ses Essais de sciences maudites, Le Temple de Satan (1891).
Chaque camp accuse alors l’autre de l’attaquer par des moyens occultes. Dans l’entourage de Boullan, on raconte que les mages parisiens envoient des « fluides » malfaisants jusqu’à Lyon et que l’abbé se défend par des rites de protection. Dans l’autre camp, on parle aussi d’envoûtement. Évidemment, aucune de ces attaques magiques n’est vérifiable : ce que l’on peut établir, ce sont les accusations elles-mêmes, et leur retentissement.
Huysmans et Là-bas
L’affaire sort du cercle des initiés grâce à un romancier célèbre, Joris-Karl Huysmans. Cherchant à se documenter sur le satanisme contemporain, il fréquente d’abord les occultistes parisiens, puis se lie d’amitié avec Boullan, qui devient son principal informateur. En 1891, il publie Là-bas, un roman qui plonge le lecteur dans un Paris satanique, avec messe noire à la clé. Il y fait de Boullan un personnage positif, le docteur Johannès, et dépeint les adversaires de l’abbé en sorciers. Le livre fait scandale et rencontre un grand succès.
Les historiens sont sévères avec ses sources : dans son étude Children of Lucifer, Ruben van Luijk juge les informations de Boullan sur le satanisme de l’époque « tout à fait peu fiables ». Autrement dit, Là-bas est un excellent roman, mais un très mauvais documentaire.

Janvier 1893 : la mort de Boullan
Le 4 janvier 1893, Boullan meurt à Lyon. Pour ses proches, la cause est évidente : il a succombé à une attaque magique venue de Paris. L’écrivain Jules Bois, ami de Huysmans, accuse publiquement Guaita dans la presse. Environ une semaine après la mort de l’abbé, Guaita publie dans Gil Blas une lettre où il nie être sorcier ou sataniste et accuse Bois et Huysmans d’avoir répandu ces rumeurs. Bois répond dans le même numéro.
Des duels… et des versions contradictoires
À la Belle Époque, une querelle d’honneur se règle volontiers sur le pré. Selon l’historien Ruben van Luijk, la polémique entre les occultistes et les partisans de Boullan aboutit à deux duels. L’Encyclopædia Universalis indique qu’ils opposèrent le camp de Huysmans et Jules Bois à celui de Papus et Guaita. Selon d’autres récits, Bois et Guaita se seraient affrontés au pistolet sans se toucher. Mais les versions divergent : l’article de Tara Isabella Burton pour JSTOR Daily affirme qu’un duel prévu n’eut finalement pas lieu, Huysmans ayant publié des excuses, tandis que d’autres récits, plus pittoresques, parlent de chevaux qui refusent d’avancer et de pistolets qui s’enrayent comme par magie. Honnêtement : on ne sait pas exactement comment se sont déroulés ces duels, et les détails surnaturels relèvent clairement de la légende.
Ce que l’affaire nous dit de l’époque
Au-delà du folklore, cette guerre des envoûtements montre combien l’occultisme fin de siècle était pris au sérieux, par ses adeptes comme par la presse. Elle a durablement entaché la réputation de Guaita, que beaucoup ont imaginé en mage noir alors qu’il se voulait le défenseur d’une magie spirituelle et chrétienne. Et elle a nourri l’imaginaire du satanisme moderne : en 1895, Jules Bois publie Le Satanisme et la magie, qui devient un succès de librairie. Guaita, lui, meurt en 1897, à 36 ans. Pour replacer cette affaire dans son contexte, voyez le renouveau occultiste du XIXe siècle.
✦ La série : le renouveau occultiste du XIXe siècle
Le point de départ : Le renouveau occultiste du XIXe siècle
Les esprits et les maîtres : Le spiritisme et les tables tournantes · Allan Kardec · Helena Blavatsky
L’école française : Éliphas Lévi · Saint-Yves d’Alveydre · Papus · Stanislas de Guaita · La guerre des envoûtements
L’école anglaise : La Golden Dawn · MacGregor Mathers
Sources
- Wikipedia, « Joseph-Antoine Boullan » (naissance, Adèle Chevalier, condamnation 1861-1864, accusations de satanisme de 1886 à 1893, mort le 4 janvier 1893), consulté en novembre 2026.
- Wikipedia, « Stanislas de Guaita » (guerre magique, duel au pistolet avec Jules Bois, Là-bas).
- Encyclopædia Universalis, « Guaïta Stanislas de (1861-1897) » (Le Temple de Satan, 1891 ; duels opposant Huysmans et Jules Bois à Papus et Guaita).
- Ruben van Luijk, Children of Lucifer: The Origins of Modern Religious Satanism, New York, Oxford University Press, 2016, chapitre sur Huysmans et Boullan.
- Tara Isabella Burton, « Satanism and Magic in the Age of the Moulin Rouge », JSTOR Daily, 9 mars 2016 (lettre de Guaita dans Gil Blas, réponse de Bois, duel non tenu, Le Satanisme et la magie).
- Jonathan McDonald, « When Cats Get Caught in the Crossfire », Dappled Things (récits légendaires des « fluides » et des duels).



