Imaginez la scène. Vous êtes le plus grand helléniste de Florence, vous vous apprêtez à traduire pour la première fois en latin l’œuvre complète de Platon, le rêve de toute une génération d’humanistes… et votre patron vous demande de tout arrêter pour traduire un autre auteur, jugé encore plus ancien et plus vénérable. C’est ce qui est arrivé à Marsile Ficin. Et cet autre auteur, c’était Hermès Trismégiste.

Page imprimée en latin du Pimander de Marsile Ficin (1472) où figure la généalogie des théologiens antiques d'Hermès à Platon
L’Argumentum du Pimander de Ficin (édition de 1472), où Ficin présente la lignée Hermès, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Philolaos, Platon. Domaine public, via Source Library.

Un manuscrit venu de Macédoine

Vers 1460, un moine nommé Leonardo de Pistoia, l’un des chercheurs de manuscrits envoyés par Cosme de Médicis à travers l’Europe, rapporte de Macédoine un manuscrit grec contenant quatorze traités attribués à Hermès. Cosme, âgé et malade, veut les lire au plus vite. Ficin interrompt donc Platon et achève en 1463 la traduction latine de ces textes, qui forment l’essentiel de ce que nous appelons le Corpus Hermeticum.

Il intitule l’ensemble Pimander, du nom du premier traité (le Poimandrès), avec le sous-titre De la puissance et de la sagesse de Dieu. Les trois derniers traités du recueil (XVI à XVIII) seront traduits un peu plus tard par un autre humaniste, Lodovico Lazzarelli.

Un best-seller imprimé… sans l’accord de l’auteur

Ficin avait peut-être destiné sa traduction au seul Cosme. Mais elle circule, et en décembre 1471, l’imprimeur Gerardus de Lisa la publie à Trévise, sans son consentement. Le succès est énorme. Selon le spécialiste Maurizio Campanelli, le Pimander est de loin l’œuvre de Ficin la plus diffusée : plus de 40 manuscrits conservés, 24 éditions imprimées jusqu’à la fin du XVIe siècle, et des traductions dans de nombreuses langues vernaculaires. Le texte grec, lui, ne sera imprimé qu’en 1554, à Paris.

La prisca theologia : d’Hermès à Platon

Pourquoi un tel engouement ? Parce que Ficin présente Hermès, dans la préface de sa traduction (l’Argumentum), comme le père d’une théologie antique, la prisca theologia. Le texte s’ouvre sur une indication chronologique révélatrice : Hermès aurait fleuri à l’époque où naquit Moïse. Ficin explique qu’il fut le plus grand des philosophes, puis le plus grand des prêtres, puis le plus grand des rois, d’où son surnom de Trismégiste. Il fut le premier à se tourner vers la contemplation des choses divines, et donc le « premier auteur de la théologie ».

Après lui viennent Orphée, puis Aglaophème, initié aux mystères d’Orphée, puis Pythagore, puis Philolaos, le maître de « notre divin Platon ». Six théologiens, une seule sagesse, parfaitement cohérente, qui commence avec Mercure (Hermès) et s’achève avec Platon. Et cette sagesse antique, pour Ficin, s’accorde avec la révélation chrétienne. Notons que Ficin a varié : dans d’autres textes, il placera Zoroastre en tête de la liste.

Cette idée d’une vérité unique transmise par les sages de l’Antiquité aura une longue postérité. Au XVIe siècle, Agostino Steuco parlera de « philosophie pérenne », expression que je détaille dans l’article sur la philosophie pérenne.

Hermès entre dans la cathédrale

Marqueterie de marbre de la cathédrale de Sienne : Hermès Trismégiste, vieillard barbu au chapeau pointu, tend un livre à deux personnages
Hermès Trismégiste sur le pavement de la cathédrale de Sienne (1488), dans la reproduction de Walter Scott (1924, domaine public).

La preuve la plus spectaculaire du prestige d’Hermès se trouve à Sienne. En 1488, sous la direction du recteur Alberto Aringhieri, on pose à l’entrée de la nef de la cathédrale une grande marqueterie de marbre attribuée à Giovanni di Stefano. Hermès, vieillard barbu au chapeau pointu, y tend un livre ouvert à deux personnages, et une inscription à ses pieds le présente comme Hermis Mercurius Trismegistus contemporaneus Moysi : Hermès Mercure Trismégiste, contemporain de Moïse. Dans un sanctuaire dédié à la Vierge, c’est donc un sage égyptien païen qui accueille les fidèles !

Pic de la Mirandole et les autres

Le jeune Pic de la Mirandole (1463-1494) prolonge le projet de Ficin en y ajoutant la Kabbale juive. Son Discours sur la dignité de l’homme, rédigé vers 1486, s’ouvre sur une citation d’Hermès tirée de l’Asclépius : « l’homme est un grand miracle ». Pic cherche à reconstituer la théologie antique à partir de tous les textes alors jugés les plus anciens : Hermès, mais aussi Zoroastre, Orphée, Pythagore, Platon, les Oracles chaldaïques et la Kabbale.

Après eux, l’influence d’Hermès se fait sentir chez de nombreux penseurs : Francesco Patrizi, Giordano Bruno, Robert Fludd… Le médecin Paracelse, de son côté, puise dans l’autre versant de l’hermétisme, celui des textes « techniques » d’alchimie et d’astrologie.

Une Renaissance « hermétique » ? Le débat des historiens

En 1964, l’historienne britannique Frances Yates publie Giordano Bruno et la tradition hermétique. Elle y défend l’idée que cette « tradition hermétique » a été un facteur décisif dans la naissance de la science moderne. Le livre a eu un retentissement immense… mais sa thèse a été largement rejetée depuis par les historiens des sciences. En revanche, on reconnaît aujourd’hui le rôle important de l’alchimie dans l’œuvre de savants comme Robert Boyle ou Isaac Newton.

Plus récemment, l’historien Wouter Hanegraaff a posé la question dans un article au titre éloquent : « Jusqu’à quel point l’hermétisme de la Renaissance était-il hermétique ? » (2015). Autrement dit, ce qu’on appelle « hermétisme » à la Renaissance mêle souvent Hermès à bien d’autres sources, platoniciennes, kabbalistiques ou magiques.

Quoi qu’il en soit, l’âge d’or d’Hermès a duré un siècle et demi, jusqu’en 1614. Cette année-là, un philologue protestant allait démontrer que le « contemporain de Moïse » était bien plus jeune qu’on ne le croyait : c’est l’histoire d’Isaac Casaubon. Pour la vue d’ensemble, retrouvez l’histoire de l’hermétisme.

Sources

  • Maurizio Campanelli, « Marsilio Ficino’s Portrait of Hermes Trismegistus and its Afterlife », Intellectual History Review, 2019, p. 53-71 (notice et résumé).
  • Marsile Ficin, Argumentum du Pimander, éd. 1472, via Source Library.
  • Bodleian Library, TEXT-inc, notice de l’édition de Trévise, Gerardus de Lisa, 18 décembre 1471 (en ligne).
  • Bernard Quaritch Ltd, notice de l’édition vénitienne de 1493 (en ligne) : manuscrit rapporté de Macédoine, traduction de 1463.
  • Brian P. Copenhaver, Hermetica, Cambridge University Press, 1992, p. xlvii-xlviii.
  • Wouter J. Hanegraaff, « How Hermetic was Renaissance Hermetism? », Aries 15 (2015), p. 179-209 (PDF) ; Esotericism and the Academy, Cambridge University Press, 2012 (Steuco, critique de la thèse Yates).
  • Frances A. Yates, Giordano Bruno and the Hermetic Tradition, Londres, Routledge, 1964.
  • Joan Sureda, « Magnum miraculum est homo », Matèria, 2003, p. 189-214 (en ligne) : pavement de Sienne, 1488, recteur Aringhieri, inscription.
  • Pic de la Mirandole, Oratio de hominis dignitate, § 1-2 (texte latin).
  • Images : Ficin, Pimander, 1472, et Walter Scott, Hermetica, vol. I, 1924, via Source Library (domaine public).

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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