Les « tarots de Mantegna » battent sans doute un record : leur nom est faux deux fois. Ils n’ont pas été gravés par Andrea Mantegna, et ce ne sont pas des tarots. Ce sont 50 estampes de la Renaissance italienne qui ont fini, on ne sait trop comment, par être associées au jeu de tarot. Et pourtant, elles fascinent toujours les amateurs de symboles.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.
Ni Mantegna, ni tarot
Il existe en réalité deux séries de 50 gravures sur cuivre, réalisées par deux artistes anonymes. Les historiens de l’art les appellent la série E et la série S, et leurs auteurs le « Maître de la série E » et le « Maître de la série S ». La série E est généralement jugée la plus ancienne et la mieux gravée. La plupart des images de l’une sont la copie en miroir de l’autre.
Le nom de Mantegna est resté par habitude, mais on ne pense plus qu’il ait gravé une seule de ces planches. Le graveur florentin Baccio Baldini a longtemps été cité, d’où l’autre nom des « cartes de Baldini ». Aujourd’hui, un consensus grandissant rattache ces gravures aux artistes qui travaillaient avec Francesco del Cossa à la cour des Este, à Ferrare, à cause de leurs ressemblances avec les fresques du Salon des Mois du palais Schifanoia.
Côté date, le débat continue, mais les hypothèses les plus solides placent la série E à Ferrare vers 1465 et la série S vers 1470-1475. Un manuscrit daté de 1467 copie déjà certaines images, ce qui donne une limite pour la série E.
Du mendiant jusqu’à Dieu : cinq groupes de dix
Ce qui frappe, c’est la construction. Les 50 images forment cinq groupes de dix, qui grimpent du plus humble au plus élevé :
- Les conditions de l’homme (1-10) : du Mendiant (Misero) au Pape, en passant par le valet, l’artisan, le marchand, le gentilhomme, le chevalier, le doge, le roi et l’empereur.
- Apollon et les neuf Muses (11-20).
- Les arts libéraux et les sciences (21-30) : les sept arts libéraux, plus la Philosophie, la Poésie et la Théologie.
- Les génies et les vertus (31-40) : trois génies, liés au Soleil, au Temps et au Monde, puis les sept vertus.
- Le cosmos (41-50) : la Lune, le Soleil, les cinq planètes, les étoiles fixes, le Premier Mobile, et enfin la Prima Causa, la Cause première, c’est-à-dire Dieu.
Bref, une échelle complète de l’univers tel qu’on le concevait à la Renaissance, de la condition humaine la plus basse jusqu’au principe divin.



Pourquoi parle-t-on de tarots de Mantegna ?
Ces images n’ont rien d’un jeu de cartes : pas d’enseignes, pas de couleurs, pas de règles connues. Ni jeu, ni divination. Le nom de tarocchi vient visiblement d’un rapprochement tardif avec le jeu de tarot, qui comptait lui aussi une série de cartes allégoriques en plus des cartes ordinaires. On suppose que ces gravures servaient plutôt de supports pédagogiques pour l’éducation des enfants de l’élite. C’est l’hypothèse la plus courante, mais aucun document ne l’atteste.
Le rapprochement n’est pas totalement absurde pour autant. Comme les atouts des tarots milanais, du Visconti-Sforza par exemple, ces gravures puisent dans le même répertoire d’allégories : vertus, planètes, Soleil, Lune, figures du pouvoir. Mais la ressemblance s’arrête là.
Une longue postérité
Ces images ont beaucoup circulé. Albrecht Dürer en a dessiné plusieurs copies lors de ses séjours en Italie, en 1495 et en 1505, probablement pour son propre usage. À Cologne, vers 1550, Johann Ladenspelder en grave une copie complète de la série E. Et des artistes contemporains continuent de s’en inspirer, certains allant jusqu’à les transformer en véritable jeu de tarot. Un juste retour des choses, pour des cartes qui n’en étaient pas.
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Sources
- « Mantegna Tarocchi », Wikipedia, en.wikipedia.org.
- J. A. Levenson (dir.), Early Italian Engravings from the National Gallery of Art, Washington, 1973.
- Mark J. Zucker, dans Kristin L. Spangenberg (dir.), Six Centuries of Master Prints, Cincinnati Art Museum, 1993.



