Pendant plus de trois siècles, le tarot a servi à jouer, pas à prédire l’avenir. Puis, à la fin du XVIIIe siècle, un Parisien décide de fabriquer un tarot rien que pour la divination. Il s’appelle Jean-Baptiste Alliette, il signe Etteilla, et le tarot d’Etteilla est le premier jeu de l’histoire conçu dès le départ pour tirer les cartes.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.
Qui était Etteilla ?
Jean-Baptiste Alliette est né à Paris le 1er mars 1738 et il est mort le 12 décembre 1791. Son pseudonyme, c’est tout simplement son nom écrit à l’envers : Alliette, Etteilla. Son père est maître rôtisseur, sa mère marchande de graines. Lui commence comme grainetier, puis devient marchand d’estampes, avant de gagner sa vie, à partir de 1770 environ, comme tireur de cartes, professeur et auteur.
La réputation du personnage n’a pas toujours été flatteuse. Éliphas Lévi le décrit comme « un ancien coiffeur n’ayant jamais appris ni le français ni l’orthographe ». Ambiance. Mais les historiens du tarot voient en lui le premier tarologue professionnel connu.
D’un jeu de piquet au Livre de Thot
Etteilla ne commence pas par le tarot. En 1770, il publie Etteilla, ou manière de se récréer avec un jeu de cartes, une méthode de cartomancie avec un simple jeu de piquet de 32 cartes, plus une carte spéciale appelée « Etteilla », qui représente la personne qui consulte. Il y donne déjà un sens à l’endroit et un sens renversé pour chaque carte.
Le déclic vient en 1781. Cette année-là, Court de Gébelin affirme dans Le Monde primitif que le tarot est un livre égyptien, et le comte de Mellet l’appelle le Livre de Thot. Rien ne vient étayer cette origine égyptienne, mais Etteilla s’en empare. De 1783 à 1785, il publie Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées tarots, le premier traité de divination par le tarot. En 1788, il fonde la Société des interprètes du Livre de Thot, un réseau de correspondants avec qui il discute de l’interprétation des cartes.
1789 : le tarot d’Etteilla
En janvier 1789, une demande de privilège est déposée pour une édition française du « Livre de Thot ». Le jeu sort la même année. Il compte 78 cartes, en version de luxe coloriée au pinceau ou en version bon marché non coloriée. Et surtout, il ne ressemble pas au tarot de Marseille.
- Une numérotation de 1 à 78. Toutes les cartes sont numérotées dans un seul ordre. Les premières racontent la Création, inspirée d’un récit hermétique.
- Une carte pour le consultant. La carte 1 porte le nom « Etteilla » et le mot « Questionnant ».
- Des atouts renumérotés et rebaptisés. Le Bateleur passe en 15, la Mort devient « Mortalité » et passe en 17. Et des cartes inconnues du tarot de Marseille apparaissent, comme la Prudence, en 12.
- Des mots-clés imprimés. Chaque carte porte un sens en haut et un autre en bas, parfois imprimé tête-bêche pour être lu quand la carte sort à l’envers.
Etteilla relie aussi les cartes à l’astrologie, aux quatre éléments et aux quatre humeurs. On a affaire au premier tarot conçu spécifiquement pour un usage occulte.



Regarde la carte Mortalité : en haut à gauche, le 17 d’Etteilla. Dans l’autre coin, un 13, le numéro de l’arcane de la Mort dans le tarot de Marseille. Et en bas, tête-bêche, le mot « Néant » : le sens de la carte quand elle sort renversée.
Après Etteilla : le Grand Etteilla
Etteilla continue sur sa lancée : en 1790, il publie un Cours théorique et pratique du Livre de Thot et fonde une « Nouvelle École de magie ». Il meurt l’année suivante. Mais son jeu lui survit largement : sous le nom de « Grand Etteilla », il est réédité tout au long du XIXe siècle, et on en trouve encore des éditions aujourd’hui.
Son influence dépasse son propre jeu. Il a inspiré la célèbre cartomancienne Marie-Anne Lenormand, et son idée de lier le tarot à l’Égypte, à l’astrologie et aux éléments sera reprise, sous d’autres formes, par les occultistes du XIXe siècle, d’Éliphas Lévi au tarot d’Oswald Wirth.
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Sources
- « Etteilla », Wikipedia, en.wikipedia.org.
- « Etteilla », Wikipédia, fr.wikipedia.org.
- Kevin Dann, « Etteilla’s Livre de Thot Tarot (ca. 1789) », The Public Domain Review, 20 octobre 2022, publicdomainreview.org.
- Ronald Decker, Thierry Depaulis, Michael Dummett, A Wicked Pack of Cards: The Origins of the Occult Tarot, Londres, Duckworth, 1996.



