Quand on pense aux tarots des ducs de Milan, on pense tout de suite au Visconti-Sforza de New York et Bergame. Mais il a un cousin, un peu moins connu et franchement plus original : le tarot Cary-Yale, aussi appelé Visconti di Modrone. Et certains chercheurs pensent que c’est lui, le vrai doyen.

Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.

Pourquoi deux noms ?

Le jeu porte le nom de ses propriétaires successifs. Il a appartenu à la famille milanaise Visconti di Modrone, qui l’a vendu en 1947 au collectionneur américain Melbert B. Cary. La collection de cartes à jouer de Cary a ensuite rejoint la bibliothèque Beinecke de l’université Yale, aux États-Unis. Visconti di Modrone, Cary, Yale : voilà, tu as tout.

67 cartes et un jeu qui ne ressemble à aucun autre

Il reste 67 cartes : 11 atouts, 17 figures et 39 cartes numérales. Côté cartes numérales, il ne manque presque rien (seulement le Trois de Deniers). Côté atouts, en revanche, c’est l’hécatombe. Et c’est là que ça devient passionnant, parce que ce qui reste ne ressemble pas du tout au tarot qu’on connaît.

Six figures par enseigne au lieu de quatre. En plus du roi, de la reine, du chevalier et du valet, on trouve une dame à cheval et une demoiselle. Autrement dit, des chevaliers et des valets au féminin. C’est le seul tarot historique occidental connu à avoir six rangs de figures. La bibliothèque de Yale note que certains en ont déduit que le jeu avait peut-être été réalisé pour une femme, mais ça reste une hypothèse.

Des atouts qui n’existent quasiment nulle part ailleurs. Le jeu contient les trois vertus théologales : la Foi, l’Espérance et la Charité. On ne les retrouve que dans les minchiate, une variante florentine du tarot. Le jeu complet devait donc compter plus de 78 cartes : selon Yale, sans doute au moins 89.

De l’or, de l’argent et du lapis-lazuli

Ce n’est pas un jeu, c’est un bijou. En 2023, des spécialistes de Yale ont analysé les cartes en détail. Elles sont faites de plusieurs couches de papier et mesurent environ 18 cm sur 9. Sous l’or, on trouve une couche d’argile rouge (le bol), comme pour les retables de l’époque, et les fonds dorés sont travaillés au poinçon. Les peintres ont aussi utilisé de l’oro di metà, une feuille où l’or est plaqué sur de l’argent. Les bleus sont à l’azurite, parfois rehaussés de lapis-lazuli, la pierre la plus chère de la palette médiévale.

Les cartes numérales, elles, avaient un fond d’argent. Problème : l’argent s’oxyde. Aujourd’hui, ces fonds ont viré au gris foncé. Les chercheurs pensent que ces cartes mêlent les techniques de la peinture sur panneau et de l’enluminure de manuscrits.

Carte de la Demoiselle d'Épées du tarot Cary-Yale, une figure féminine propre à ce jeu
La Demoiselle d’Épées, une des figures féminines propres au tarot Cary-Yale. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Quand a-t-il été peint, et par qui ?

Accroche-toi, parce que les spécialistes ne sont pas d’accord, et c’est ce qui rend ce jeu si intéressant.

  • La bibliothèque de Yale le date d’environ 1440-1445, et une étude récente des filigranes du papier propose même 1441-1442.
  • L’historien Giordano Berti le place entre 1442 et 1447 : les cartes de Deniers reproduisent un florin d’or frappé par le duc Filippo Maria Visconti, retiré de la circulation à sa mort en 1447.
  • Une hypothèse populaire le relie au mariage de Bianca Maria Visconti, fille du duc, avec Francesco Sforza, en 1441. D’autres auteurs évoquent même le mariage de Filippo Maria avec Marie de Savoie, en 1428.
  • Une datation plus ancienne, qu’on trouve encore dans certains ouvrages, le plaçait vers 1466.

Même flou pour l’artiste. Le nom traditionnel est celui de Bonifacio Bembo et de son atelier de Crémone. Mais selon Yale, les recherches actuelles penchent plutôt pour son frère aîné, Andrea Bembo. D’autres ont proposé le peintre Michelino da Besozzo. Pourquoi c’est si difficile ? Parce que les archives des Visconti ont en grande partie disparu dans un incendie lors des troubles de la fin des années 1440. Pas de factures, pas de commandes écrites, rien.

Ce qui est sûr, c’est que si les datations des années 1440 sont justes, le Cary-Yale est plus ancien que le célèbre Visconti-Sforza. Avec son autre cousin, le tarot Brambilla, il fait partie des trois plus anciens tarots connus.

Ce que le Cary-Yale nous apprend

Le Cary-Yale prouve une chose importante : au début, le tarot n’était pas figé. Le nombre de figures, le choix des atouts, leur nombre total… tout pouvait varier d’un jeu à l’autre. La structure « 22 atouts + 56 cartes » qu’on considère comme évidente aujourd’hui, avec le tarot de Marseille, s’est imposée plus tard. Au milieu du XVe siècle, on était encore en plein laboratoire.

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Sources

  • Deborah Cannarella, « In the cards: Library partners work together to solve mysteries of rare tarot deck », Yale Library, 4 octobre 2023, library.yale.edu.
  • Sherryl E. Smith, « Golden Decks of the Fifteenth Century: The Visconti di Modrone and Brera-Brambilla Tarocchi », Tarot Heritage, 12 novembre 2018, tarot-heritage.com.
  • « Carte da gioco. Trionfi e tarocchi », Storia di Milano, storiadimilano.it.
  • « Visconti-Sforza Tarot », Wikipedia, en.wikipedia.org.
  • Giordano Berti, Storia dei tarocchi, Milan, Mondadori, 2007.
  • Michael Dummett, The Visconti-Sforza Tarot Cards, New York, G. Braziller, 1986.