S’il y a un tarot que tout le monde a déjà vu, c’est lui. Les couleurs vives, le Bateleur derrière sa table, l’arcane XIII qui n’a pas de nom… Le tarot de Marseille, c’est un peu le tarot « par défaut » en France.
Sauf que, première surprise : il n’a pas été inventé à Marseille. Deuxième surprise : il n’a pas toujours porté ce nom. Allez, on démêle tout ça.
Pour le contexte général (d’où viennent les cartes, pourquoi coupe, bâton, épée et denier), je t’invite à lire d’abord l’histoire du tarot.
Un tarot italien qui a pris l’accent du Sud
Le tarot naît dans le nord de l’Italie au XVe siècle, avec des jeux de luxe comme le tarot Visconti-Sforza, le Cary-Yale ou le Brambilla. Le modèle qu’on appellera « de Marseille » a probablement été créé à Milan. Selon les travaux de l’historien Michael Dummett, il serait arrivé dans le sud de la France quand les Français ont conquis Milan et le Piémont, en 1499.
Ensuite, il se répand en France, en Suisse et dans le nord de l’Italie, où il sert à ce pour quoi il a été conçu : jouer aux cartes. Marseille devient un grand centre de fabrication, mais on en imprime aussi à Paris, à Lyon et ailleurs.
Un nom qui date de… 1856
L’expression « tarot de Marseille » n’a rien d’antique. Elle a été inventée en 1856 par l’historien des cartes à jouer Romain Merlin, puis popularisée par des occultistes comme Éliphas Lévi et Papus. Et surtout par Paul Marteau, directeur de la maison Grimaud, qui sort en 1930 un jeu intitulé Ancien Tarot de Marseille.
En fait, « tarot de Marseille » désigne un modèle, une famille de jeux très proches, et pas une ville d’origine. Un peu comme le camembert de Normandie, sauf que là, même pas.
Comment le reconnaître ?
Le tarot de Marseille compte 78 cartes :
- 56 cartes dans quatre enseignes : bâtons, épées, coupes et deniers, chacune de l’As au Dix, plus quatre figures (Valet, Cavalier, Reine, Roi) ;
- 22 atouts : 21 numérotés en chiffres romains, plus le Mat, qui n’a pas de numéro.
Les petites cartes ne montrent pas de scènes, seulement les symboles de l’enseigne. Et c’est là qu’on retrouve un truc génial : les épées sont dessinées comme des lignes courbes et les bâtons comme des lignes droites qui se croisent. C’est un héritage direct des cartes mameloukes d’Égypte, où les épées étaient des cimeterres et les bâtons des maillets de polo. Cinq siècles plus tard, le dessin garde encore la trace des cavaliers du Caire.
Autre détail : les chiffres romains sont « additifs ». On écrit IIII et pas IV, VIIII et pas IX. Et l’atout XIII est généralement laissé sans nom, d’où le surnom d’« arcane sans nom ». Exception amusante : dans le jeu de Jean Noblet, vers 1650, la carte porte bel et bien l’inscription LAMORT.



Les grands noms : Vachier, Noblet, Dodal, Conver
Le tarot de Marseille n’a pas d’auteur unique. Ce sont des maîtres cartiers qui gravaient leurs planches de bois, imprimaient, puis coloriaient au pochoir. Quelques-uns sont devenus célèbres.
Philippe Vachier (Marseille, 1639). C’est le scoop récent : les plus anciennes cartes connues du modèle de Marseille sont de lui. Elles ont été identifiées par l’historien Thierry Depaulis, qui les a publiées en 2023, et elles sont passées en vente la même année.
Jean Noblet (Paris, vers 1650). Longtemps considéré comme le plus ancien tarot de Marseille, et toujours l’un des plus précieux. Il est conservé à la Bibliothèque nationale de France. Je te raconte tout dans l’histoire du tarot de Jean Noblet.
Jean Dodal (Lyon, vers 1701-1715). Un jeu fabriqué à Lyon, lui aussi conservé à la BnF. C’est lui que tu vois dans les illustrations de cet article.
Nicolas Conver (Marseille, « 1760 »). LA référence. C’est le modèle sur lequel Paul Marteau s’appuiera en 1930, et c’est un jeu de ce type que Court de Gébelin avait sous les yeux quand il a cru y voir le Livre de Thot égyptien. Mais attention aux guillemets autour de 1760 : la BnF date son exemplaire du « tarot Conver » de 1809-1833, et le cartier Nicolas Conver, né en 1784, a exercé à Marseille à partir de 1809. La date de 1760, inscrite sur le Deux de Deniers, ne correspond donc pas à la fabrication de ces cartes-là, et son origine reste discutée. L’enquête complète est à lire dans l’histoire du tarot de Nicolas Conver.

La Papesse qui fâche et le tarot de Besançon
Une femme pape sur une carte à jouer, ça ne plaît pas à tout le monde. La Papesse a fait grincer des dents pendant des siècles. Résultat : une variante du tarot de Marseille, qu’on appelle aujourd’hui le tarot de Besançon, remplace tout simplement la Papesse et le Pape par Junon avec son paon et Jupiter avec son aigle. Plus de problème, place à la mythologie romaine.
Ce modèle est né en Alsace au début du XVIIIe siècle et n’est arrivé à Besançon qu’au début du XIXe, où sa production en masse lui a donné son nom. Encore un nom de ville trompeur, décidément. Toute son histoire est ici : le tarot de Besançon.
Du jeu de cartes au support ésotérique
Pendant plus de deux siècles, le tarot de Marseille est un jeu. Point. Puis, en 1781, Antoine Court de Gébelin le transforme en vestige de la sagesse égyptienne, et Etteilla en fait un outil de cartomancie. Je raconte tout ça en détail dans l’histoire du tarot. Au XIXe siècle, les occultistes s’en emparent à leur tour : en 1889, Oswald Wirth en tire un tarot kabbalistique de 22 arcanes.
Au XXe siècle, deux éditions vont façonner l’image qu’on en a aujourd’hui :
- Le tarot de Paul Marteau (1930), chez Grimaud. Marteau se présentait comme un simple restaurateur du Conver, mais les spécialistes, comme Thierry Depaulis, soulignent que son jeu n’en est pas une reproduction fidèle. Son livre Le Tarot de Marseille (1949) a beaucoup fait pour la lecture ésotérique du jeu.
- Le tarot Camoin-Jodorowsky (1997), une restauration menée par Alejandro Jodorowsky et Philippe Camoin, descendant de la famille de cartiers marseillais qui avait hérité des planches de Conver.
Dans le monde anglophone, c’est un autre jeu qui prendra le relais au XXe siècle : le tarot Rider-Waite-Smith, qui doit d’ailleurs beaucoup au tarot de Marseille.
🃏 Découvre l’histoire des tarots les plus célèbres
- L’histoire du tarot : de la Chine aux cartomanciennes d’Instagram
- Le tarot Visconti-Sforza : Milan, vers 1450-1460
- Le tarot Cary-Yale : Milan, années 1440
- Le tarot Brambilla : Milan, années 1440
- Le tarot de Jean Noblet : Paris, vers 1650
- Le tarot de Nicolas Conver : Marseille, le mystère de « 1760 »
- Le tarot de Besançon : Junon et Jupiter remplacent la Papesse et le Pape
- Le tarot d’Oswald Wirth : le tarot kabbalistique de 1889
- Le tarot Rider-Waite-Smith : Londres, 1909
- Le tarot Thoth : Crowley et Frieda Harris, 1938-1943
Sources
- Thierry Depaulis, « Un Tarot de Marseille de 1639 ! », Le Vieux Papier, fasc. 447, janvier 2023, p. 194-200.
- Thierry Depaulis, « The Tarot de Marseille – Facts and Fallacies », The Playing-Card, vol. 42, n° 1 et 2, 2013.
- Michael Dummett et John McLeod, A History of Games Played with the Tarot Pack, Lewiston, Edwin Mellen Press, 2004.
- Michael Dummett, The Game of Tarot, Londres, Duckworth, 1980.
- Emmanuelle Iger, Tarot de Marseille, éditions Leduc (extrait), editionsleduc.com.
- Office de tourisme de Marseille, « Le Tarot de Marseille », marseille-tourisme.com.
- Jean-Claude Flornoy, « History », tarot-history.com.


