Un roi qui sombre dans la folie, un peintre qui lui fabrique des cartes pour le distraire, et des cartes dorées qui dorment à la Bibliothèque nationale de France… Sur le papier, l’histoire du tarot de Charles VI est parfaite. Elle a juste un défaut : elle est fausse. Voici comment une ligne de comptabilité a créé une légende qui a tenu plus de deux siècles.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.
Le tarot de Charles VI : dix-sept cartes à la BnF
Le département des Estampes de la BnF conserve 17 cartes peintes, sur un jeu qui devait en compter 78. Il reste 16 atouts (l’Empereur, le Pape, l’Amoureux, le Chariot, la Tempérance, la Justice, la Force, l’Ermite, le Pendu, la Mort, la Maison-Dieu, la Lune, le Soleil, le Monde, le Jugement et le Fou), plus une seule carte d’enseigne, le Valet d’Épées.
Ce sont de vraies œuvres d’art : encre noire sur fond d’or, peinture à la tempera à l’œuf, dans un style très proche de l’enluminure. La palette se limite au rouge, au bleu, au vert, à l’orange, à l’or et à l’argent, ce dernier le plus souvent oxydé avec le temps. Des chiffres romains ont été ajoutés à l’encre sur certains atouts.


1392 : trois jeux de cartes pour le roi
Tout part d’une ligne de compte. En 1704, le jésuite Claude-François Ménestrier publie un extrait du registre de Charles Poupart, argentier du roi pour l’année commençant le 1er février 1392 : « A Jaquemin Gringonneur, Peintre, pour trois jeux de Cartes à or & à diverses couleurs, de plusieurs devises, pour porter devers ledit Seigneur pour son ébatement, LVI sols Parisis. » Soit trois jeux de cartes peints et dorés, pour 56 sols parisis, destinés à distraire le roi.
Le roi, c’est Charles VI, dont la première crise de folie survient justement en 1392. Ménestrier fait le lien avec la « frénésie » du roi et en conclut que Gringonneur a inventé les cartes à jouer. Aucune mention de tarot chez lui. Le pas suivant est franchi par l’abbé Louis Dufour de Longuerue, dans un recueil posthume paru en 1754, le Longueruana : les cartes de la Bibliothèque royale, léguées par le collectionneur Roger de Gaignières en 1715, seraient les cartes de Gringonneur. La légende est née.
Pourquoi ça ne tient pas
- Gringonneur n’a pas inventé les cartes. Elles sont attestées en Europe dès les années 1370, une vingtaine d’années avant 1392.
- Le style trahit l’Italie. Dès 1869, Romain Merlin juge ces cartes italiennes du XVe siècle. Aujourd’hui, la BnF les date des environs de 1460 et les attribue, avec prudence, à l’atelier florentin d’Apollonio di Giovanni et Marco del Buono.
- Ce sont des tarots. Or les premières cartes à atouts, les trionfi, n’apparaissent dans les sources qu’en 1440, en Italie.
- La date elle-même est fragile. Avant 1564, l’année commençait à Pâques : le « février 1392 » du registre correspond probablement à février 1393.
Et les trois jeux peints par Gringonneur ? Personne ne les a jamais retrouvés. Le registre original a sans doute brûlé lui aussi, dans l’incendie de la Chambre des comptes de Paris, en octobre 1737.

Florence, Ferrare ou Bologne ?
Si l’origine italienne ne fait plus débat, le lieu exact a beaucoup bougé. On a parlé de Venise, de Ferrare, de Bologne. Une page de la BnF évoque encore une origine bolonaise, alors que sa notice de catalogue retient Florence comme l’hypothèse la plus fiable depuis 2021. Je ne peux pas trancher à leur place.
Ce qui est sûr, c’est que ces cartes appartiennent à la même famille que les tarots de luxe peints pour les grandes cours italiennes au milieu du XVe siècle, comme le Visconti-Sforza de Milan. Elles n’ont jamais touché les mains de Charles VI. Mais grâce à lui, elles portent l’un des noms les plus célèbres de l’histoire du tarot.
🃏 Découvre l’histoire des tarots les plus célèbres
- L’histoire du tarot : de la Chine aux cartomanciennes d’Instagram
- Le tarot Cary-Yale : Milan, années 1440
- Le tarot Brambilla : Milan, années 1440
- Le tarot Visconti-Sforza : Milan, vers 1450-1460
- Les tarots de Mantegna : 50 gravures qui ne sont pas un tarot
- Le tarot Sola Busca : vers 1491, 78 cartes illustrées
- Les minchiate : le tarot florentin à 97 cartes
- Le tarot de Marseille : un nom trompeur pour un jeu devenu culte
- Le tarot de Jacques Viéville : Paris, vers 1650
- Le tarot de Jean Noblet : Paris, vers 1650
- Le tarot de Jean Dodal : Lyon, 1701-1715
- Le tarot de Nicolas Conver : Marseille, le mystère de « 1760 »
- Le tarot de Besançon : Junon et Jupiter remplacent la Papesse et le Pape
- Le tarot d’Etteilla : le premier tarot divinatoire, 1789
- Le tarot d’Oswald Wirth : le tarot kabbalistique de 1889
- Le tarot Rider-Waite-Smith : Londres, 1909
- Le tarot Thoth : Crowley et Frieda Harris, 1938-1943
Sources
- BnF, notice « [Recueil. Tarot dit de Charles VI] », catalogue.bnf.fr.
- BnF Essentiels, « Jeu de princes humanistes : le tarot dit de Charles VI », essentiels.bnf.fr.
- « Jacquemin Gringonneur », Wikipédia, fr.wikipedia.org.
- Claude-François Ménestrier, Bibliothèque curieuse et instructive, Trévoux, 1704.
- Thierry Depaulis, Tarot, jeu et magie, Paris, Bibliothèque nationale, 1984.



