Au premier coup d’œil, le tarot de Viéville a tout d’un tarot de Marseille. Même époque, même technique, même ville que celui de son voisin Jean Noblet. Et puis on tombe sur le Soleil, l’Étoile ou la Lune, et on se dit qu’on a raté un épisode. Bienvenue dans l’un des tarots les plus étranges du XVIIe siècle.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.
Un jeu complet du XVIIe siècle
Le jeu est signé « IAQVES VIEVIL. A PARIS » sur le Deux de Deniers. Jacques Viéville est connu comme maître cartier à Paris entre 1643 et 1664 environ. Un acte notarié de 1648 le mentionne, et il est cité avec Jean Noblet en 1664. Le spécialiste du tarot Jean-Claude Flornoy pensait même que « Jacques Viéville » était un pseudonyme, mais c’est une hypothèse.
Le jeu est conservé à la Bibliothèque nationale de France, qui le date des environs de 1650. Il compte 78 cartes, gravées sur bois et coloriées au pochoir, de 12,6 × 6,9 cm. Le dos porte des hexagones et des croix de Malte, le même décor que le Noblet. Il provient probablement de la collection de Roger de Gaignières, comme le tarot dit de Charles VI. Pour l’historien Thierry Depaulis, « ce tarot est un des très rares jeux complets du XVIIe siècle ». Tu peux le feuilleter sur Gallica.
Les atouts sans nom du tarot de Viéville
Première surprise : les atouts ne portent pas de titre. Leurs noms sont réunis dans un texte énigmatique, imprimé sur l’As de Deniers et le Deux de Coupes. Deuxième surprise : l’ordre change. La Justice et le Chariot échangent leurs places (VII et VIII), tout comme la Force et l’Ermite.
Cinq atouts qui n’ont rien à voir
Le Viéville et le Noblet sont presque jumeaux pour seize atouts, à ceci près que la plupart des images du Viéville sont inversées, comme en miroir. Mais de XIV à XIX, plus rien ne colle :
- La Tempérance (XIIII) porte un phylactère avec l’inscription « SOL FAMA ».
- Le Diable (XV) est seul, ailé, en marche. Pas de petits diables enchaînés.
- La Maison-Dieu (XVI) n’a pas de tour : on y voit un berger et son troupeau près d’un arbre. Le texte des atouts l’appelle « la Foudre ».
- L’Étoile (XVII) montre un savant assis, avec un compas et un livre, devant une tour.
- La Lune (XVIII) montre une femme qui file la laine au pied d’un arbre.
- Le Soleil (XIX) montre un enfant nu à cheval, portant un étendard.




Un héritage de Bologne ?
D’où viennent ces images ? Pas du tarot de Marseille. Thierry Depaulis rattache le Viéville à une autre tradition, venue de Bologne et passée par le Piémont et la Savoie. Le Diable en marche, par exemple, rappelle selon lui celui de l’ancien tarot bolonais. Il juge même « presque certain » que la Foudre était à l’origine une allégorie de l’Étoile.
Et le Viéville a eu des descendants. Le grand historien du tarot Michael Dummett a souligné sa forte parenté avec les tarots fabriqués à Rouen et à Bruxelles au XVIIIe siècle. On la retrouve dans le tarot dit « belge », où l’Étoile montre aussi un astronome assis et où la Maison-Dieu s’appelle la Foudre. Bref, le Viéville n’est pas un Marseille raté : c’est le témoin d’une autre famille de tarots, qui a vécu en parallèle.
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Sources
- BnF, notice « [Jeu de tarot à enseignes italiennes dit “tarot Viéville”] », catalogue.bnf.fr.
- Thierry Depaulis, Tarot, jeu et magie, catalogue d’exposition, Paris, Bibliothèque nationale, 1984, n° 34 (texte cité sur letarot.com).
- « Tarot de Viéville », Wikipédia, fr.wikipedia.org.
- « Belgian Tarot », Wikipedia, en.wikipedia.org.
- Jean-Claude Flornoy, « The Tarot of Jacques Viéville », tarot-history.com.



