Après le Rider-Waite-Smith, c’est sans doute le tarot ésotérique le plus connu du XXe siècle. Le tarot Thoth, imaginé par l’occultiste Aleister Crowley et peint par Lady Frieda Harris, est un jeu à part : couleurs vibrantes, géométrie partout, arcanes renommés… Et une histoire assez dingue, puisque ni l’un ni l’autre n’a vécu assez longtemps pour le voir imprimé.

Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.

Un petit mot sur les images

Tu remarqueras qu’il n’y a aucune carte du Thoth dans cet article. Ce n’est pas un oubli. Frieda Harris est morte en 1962, et ses peintures restent donc protégées par le droit d’auteur jusqu’à la fin de l’année 2032 en Europe (70 ans après la mort de l’artiste). Je préfère respecter ça. Tu trouveras facilement les cartes chez les éditeurs officiels du jeu.

1937 : la rencontre

Crowley, ancien membre de l’Ordre hermétique de la Golden Dawn (comme Waite et Pamela Colman Smith, les créateurs du Rider-Waite-Smith), cherche un artiste pour un projet de tarot. Il demande à l’écrivain Clifford Bax de lui en trouver un. Deux artistes ratent leur rendez-vous. Le 9 juin 1937, Bax invite alors Frieda Harris, qui a environ 60 ans.

Harris, née à Londres le 13 août 1877, est l’épouse d’un député libéral, Sir Percy Harris. Pas vraiment le profil qu’on imagine pour collaborer avec l’occultiste le plus sulfureux d’Angleterre. Et pourtant, elle s’implique à fond : elle prend des cours de géométrie projective, rejoint l’A∴A∴ de Crowley sous le nom de Tzaba, puis l’Ordo Templi Orientis en 1938.

Photographie d'Aleister Crowley lors de l'expédition au K2 en 1902
Aleister Crowley en 1902, lors de l’expédition au K2, bien avant le tarot Thoth. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Cinq ans de peinture

Le projet s’étale finalement sur cinq ans, de 1938 à 1943. Harris peint, sous la direction de Crowley. Le résultat, ce sont 78 tableaux saturés de symboles, nourris des correspondances astrologiques de la Golden Dawn et de la propre doctrine de Crowley, Thelema. Une exposition des peintures a lieu en juillet 1942.

Des arcanes renommés

Crowley ne se contente pas de redessiner le tarot, il le réécrit. Plusieurs atouts changent de nom :

  • la Justice (VIII) devient l’Ajustement ;
  • la Force (XI) devient la Luxure (Lust) ;
  • la Tempérance (XIV) devient l’Art ;
  • le Jugement (XX) devient l’Éon ;
  • le Monde (XXI) devient l’Univers ;
  • le Bateleur devient le Magus et la Papesse la Prêtresse.

Tu remarqueras que Crowley revient à la numérotation du tarot de Marseille pour la Justice et la Force (VIII et XI), alors que Waite les avait inversées dans le Rider-Waite-Smith.

Les figures changent aussi : le Roi devient le Chevalier, le Cavalier devient le Prince et le Valet devient la Princesse. Seule la Reine garde son titre.

1944 : le Livre de Thoth

Le 21 mars 1944, à l’équinoxe de printemps, Crowley publie The Book of Thoth, son grand traité sur le tarot. Tirage : 200 exemplaires numérotés et signés, reliés en maroquin. Le nom du jeu vient de là, et bien sûr du dieu égyptien Thot, que Court de Gébelin associait déjà au tarot en 1781. Comme quoi, une idée sans fondement historique peut avoir la vie longue.

Un tarot publié après la mort de ses créateurs

Crowley meurt en 1947. Frieda Harris, qui est l’une des exécutrices de son testament, part s’installer en Inde après la mort de son mari en 1952. Elle meurt à Srinagar le 5 novembre 1962. Ni l’un ni l’autre n’a vu le jeu imprimé sous forme de cartes.

Les premières éditions du jeu complet paraissent à la fin des années 1960, chez Llewellyn puis chez Weiser, et U.S. Games Systems en publie de nouvelles versions en 1978. Quant aux peintures originales, Harris les a léguées à Gerald Yorke, qui les a confiées au Warburg Institute de Londres, où elles sont toujours conservées. Elles ont été restaurées en 2011.

Le Thoth clôt en quelque sorte le grand cycle des tarots occultistes ouvert par Court de Gébelin, Etteilla et Éliphas Lévi, puis prolongé par Oswald Wirth et la Golden Dawn.

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Sources