Si tu as déjà tenu un tarot de Marseille entre les mains, il y a de bonnes chances qu’il descende, de près ou de loin, d’un seul jeu : le tarot de Nicolas Conver. Sur le Deux de Deniers, on lit « Conver » et « 1760 ». Une date, un nom, une légende. Sauf que quand on ouvre les archives, plus rien ne colle.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.


Pourquoi c’est LA référence
Le Conver n’est pas le plus ancien tarot de Marseille, loin de là : le Noblet parisien a un bon siècle d’avance. Mais c’est le plus abouti. L’historien Thierry Depaulis souligne la qualité de sa gravure, qui permettait une impression nette, et la beauté de ses couleurs, en particulier un bleu pâle très reconnaissable. Le jeu a d’abord été colorié au pochoir.
C’est aussi un jeu « de ce type », Conver ou très proche, qui est tombé sous les yeux d’Antoine Court de Gébelin à la fin du XVIIIe siècle quand il a cru y reconnaître le Livre de Thot égyptien. À partir de là, le modèle Conver devient la base de la plupart des tarots ésotériques, à commencer par celui d’Etteilla.
Le mystère de 1760
Pendant longtemps, l’histoire semblait simple : un cartier marseillais, Nicolas Conver, grave son tarot en 1760. Fin de l’histoire. Sauf que la Bibliothèque nationale de France a fait ses recherches, et la notice qu’elle consacre à Nicolas Conver est sans appel :
- Nicolas Conver est né le 31 décembre 1784 à Marseille et mort le 26 mars 1833 ;
- il a exercé comme marchand-cartier de 1809 à 1833, au 7 rue Noailles ;
- la BnF date son exemplaire du « tarot Conver » de 1809-1833 ;
- et selon elle, ce tarot daté de 1760 ne peut être attribué ni à un ancêtre ni à un homonyme de Nicolas Conver.
Autrement dit, le cartier dont le nom est devenu synonyme de « tarot de 1760 » n’était même pas né en 1760. D’où vient cette date, alors ? Je ne le sais pas, et à ma connaissance personne n’a de réponse définitive. Une chose est sûre : elle ne correspond pas à la fabrication des cartes conservées sous le nom de Conver.
Et ça crée un joli paradoxe : si le jeu que nous appelons « Conver » date des années 1809-1833, ce n’est évidemment pas lui que Court de Gébelin a vu en 1781. Il a vu un tarot de Marseille de son époque, de même modèle. D’où la prudence des historiens, qui parlent d’un jeu « de type Conver ».

Après Conver : une veuve, des frères et des héritiers
La suite de l’histoire ressemble à un feuilleton familial. Toujours selon la BnF, après la mort de Nicolas Conver en 1833, sa veuve se remarie et continue de faire tourner la fabrique, d’abord sous le nom de Conver, puis à partir de 1840 sous celui de « Veuve Conver (Nicolas) et Cie ». En 1857, elle vend l’affaire et le nom aux frères Levenq, qui deviennent « Levenq de Conver ».
À la fin du XIXe siècle, la succession passe à un autre cartier marseillais, Camoin, qui récupère surtout des moules très usés et du petit matériel. Camoin publie des rééditions du Conver, et c’est l’un de ses descendants, Philippe Camoin, qui signera en 1997 avec Alejandro Jodorowsky la restauration du « tarot Camoin-Jodorowsky ».
Paul Marteau : le Conver qui n’en était pas un
Dernier rebondissement : la maison Grimaud récupère la branche tarot de Camoin au début du XXe siècle et se présente à son tour comme l’héritière de Conver. Son directeur à partir de 1930, Paul Marteau, publie cette année-là l’Ancien Tarot de Marseille, qui deviendra pour des générations LE tarot de Marseille.
Le plus fou, c’est que Marteau possédait les originaux : il avait hérité de son oncle Georges Marteau des jeux de Noblet, de Dodal, de Viéville et du Conver original. Pourtant, selon le site letarot.com, il a publié son tarot dans les couleurs de l’édition Camoin de 1890, probablement pour des raisons de coût (quatre couleurs d’impression). Et Thierry Depaulis rappelle que le jeu de Marteau n’est pas une reproduction du Conver. Selon Jean-Claude Flornoy, c’est pourtant le Marteau qui reste le tarot de Marseille le plus vendu. Le grand classique « d’après Conver » est donc… une réinterprétation.
Si tu veux voir le vrai, la maison d’édition Héron a publié une reproduction photographique de l’exemplaire complet conservé à la BnF.

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Sources
- BnF, notice de personne « Conver, Nicolas (1784-1833) », catalogue.bnf.fr.
- « Les héritiers de Nicolas Conver », letarot.com.
- Thierry Depaulis, cité dans Tarot and Magic, via tarot.nl.
- « Tarot of Marseilles », Wikipedia, en.wikipedia.org.
- Thierry Depaulis, « The Tarot de Marseille – Facts and Fallacies », The Playing-Card, vol. 42, 2013.



